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Diableries moscovites d’Alexandre Tchaianov


Le destin littéraire d’Alexandre Tchaianov, (qui naquit à Moscou le 29 janvier 1888 et connut une fin tragique en 1957 à l’âge de quarante-neuf ans, pourrait être comparé à la trajectoire d’un météorite traversant le ciel sombre de la Russie.

Ceux gui l’ont connu gardaient un souvenir ébloui de la trace lumineuse qu ’il laissait derrière lui. Pourtant, c ’est avant tout en tant qu économiste-agronome qu’il est resté célèbre dans l’histoire de ce siècle si funeste pour la Russie. Son œuvre littéraire, même si elle est inséparable de son œuvre d’économisé, n ’était pas essentielle à ses yeux. Il est cependant probable qu’il n ’aurait pas été aussi fécond dans le domaine scientifique, s’il n ’avait eu la possibilité d’écrire ; la littérature n ’était pas seulement pour lui un délassement, elle lui permettait de respirer, d’exprimer des sentiments intimes, et de se transporter dans un monde imaginaire infiniment plus satisfaisant que le monde réel dans lequel il vivait. Deux mondes qui se touchaient, comme les deux parties d’un sablier reliées par un étroit goulot.

Tchaianov doit son intérêt précoce pour l’agriculture à des traditions familiales : ses parents étaient issus d’une classe moyenne de marchands dont les racines paysannes remontaient très loin dans le passé. De 1906 à 1910, il fait ses études à l’Institut d’agronomie de Moscou, rebaptisé par la suite Académie d’agronomie Timiriazev, ou ses mérites sont hautement appréciés par ses professeurs. En 1912, après un examen qui lui confère le titre de « magister », il part pour un long voyage d’études en Angleterre, en France, en Allemagne et en Suisse.

Possédant une vaste culture et parlant plusieurs langues européennes, il commence à enseigner dans divers établissements peu avant la Première Guerre mondiale, publiant des travaux scientifiques qui attirent l’attention des spécialistes, aussi bien dans son pays qu’à l’étranger. Il se passionne également à cette époque pour le passé de la Russie. Dans ses moments libres, il étudie l’histoire ou développement de Moscou et de sa construction, entreprend des fouilles archéologiques dans les environs de la capitale, rédige un guide de navigation sur la partie de la Moskova qui traverse la ville, et fait des recherches sur les lieux qui plissent pour hantés... Devenu membre de l’association Le Vieux Moscou, il présente ses rapports sur ses découvertes. Devenu chercheur dans le domaine de l’agriculture, il publie plusieurs dizaines de travaux entre 1913et 1917, Bien qu ’il ne prenne pas une part active à la vie politique, Tchaianov est proche des populistes. En juin 1917, il est proposé comme candidat à l’assemblée législative par les « coopérateurs », qui prônent la libre coopération dans le domaine agricole. Et, un mois et demi avant la chute du gouvernement, il accepte le poste de ministre de l’Agriculture. Durant les premières années du régime soviétique, Tchaianov, loyal envers un système qui parvient encore à cacher son essence antidémocratique, est nomme directeur de l’Institut de recherches en économie agricole, Au début des années 20, il fait de nouveau plusieurs voyages à l’étranger, entre autres à Gênes, Londres... En 1927 et 1928, il se rend en Allemagne, en France, en Italie et en Suisse, où il retrouve d’anciens collaborateurs et amis vivant en émigration.

Malheureusement, l’était du système stalinien commence à se resserrer. La. collectivisation massive et forcée entraîne une volte-face dans la politique agricole du gouvernement et, le 21 juin 1950, Tchaianov est arrêté, victime de la vague de répressions qui frappe l’Académie d’agronomie et son corps enseignant. Ses collègues et lui-même sont accusés d’avoir, par le biais de leurs activité professionnelles, cherché à provoquer une famine générale dans le but de rétablir l’ordre ancien. Ce procès à huis clos, monté de toutes pièces, restera célèbre sous le nom « affaire du parti des travailleurs paysans ». Condamné comme « ennemi du peuple », Tchaianov passe cinq ami dans la prison de Iaroslav, puis est envoyé en relégation à Alma-Ata, la capitale du Kazakhstan, ou il parvient à trouver un poste de professeur à l’Institut d’agronomie. Mais le N.K.V.D. omniprésent continue à le harceler : il est de nouveau arrêté en mars 1937, et exécuté le 5 octobre, dans la cour de la prison d’Alma-Ata.

C’est pour rendre hommage au Moscou infernal et secret, rarement célébré dans la littérature russe, qu’Alexandre Tchaïanov, un économiste réputé, mais aussi un bibliophile et un érudit, publie durant les années vingt, dans une Union soviétique obstinément tournée vers un avenir radieux et moderne, ces diableries un peu loufoques qui ont presque toutes pour cadre un Moscou mystérieux à l’atmosphère inquiétante. « Toute ville internationale qui se respecte se doit de posséder une certaine "parure fantasmagorique", un certain nombre de "démons personnels"... » Passion morbide d’un dandy moscovite pour des sœurs siamoises, célébration de cultes démoniaques, parties de cartes dont les enjeux sont des âmes humaines, reflets maléfiques sortant des miroirs, femmes métamorphosées en sirènes, pactes avec le diable et mortes revivant dans la fumée d’une pipe... Ces histoires rocambolesques plongent le lecteur dans un univers fantastique à la Hoffmann pimenté d’une touche d’humour et de grotesque, un monde étrangement proche de celui de Boulgakov, qui fut, dit-on, très influencé par l’atmosphère des récits de Tchaïanov.

Ces textes, traduits pour la première fois en français, sont accompagnés des gravures qui illustraient les éditions originales, ainsi que des bois d’Alexis Kravtchenko prévus pour le recueil interdit à l’époque par la censure.

par Alexandre Tchaïanov
préface de Vitaly Amoursky
traduit du russe par Sophie Benech
Illustrés par A. Rybnikov, N.Ouchakova, A. Kravchenko

Éditions Interférences
1999, 277 pages
ISBN 2-909589-03-X
Prix : 140 F environ.



L'histoire est encore plus rancunière que les hommes. Nicolaï Karamzine

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