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Film "Le Dernier Voyage de Tanya (Ovsyanki)"

Mercredi 3 novembre 2010 : Sortie du film en France


’Le Dernier Voyage de Tanya’, a été acclamé au dernier Festival de Venise, où il a remporté plusieurs prix dont le prestigieux Prix de la Critique Internationale.

- De Aleksei Fedorchenko
- Avec Igor Sergeyeva, Yuriy Tsurilo, Yuliya Aug
- Nationalité : Russe
- Durée : 1h15min
- Année de production : 2010

A la mort de son épouse Tanya, Miron aspire à un dernier voyage avec sa bien-aimée respectant le rituel des Méria, une ancienne tribu russe dont les traditions perdurent. Accompagné de son meilleur ami Aist, ils sillonnent la Russie. Comme le veut la coutume, Miron partage avec son ami les souvenirs les plus intimes de sa vie conjugale. Mais au bord du lac sacré sur les berges duquel ils font leurs adieux à Tanya, Miron se rend compte qu’il n’était pas le seul à l’aimer..

Entretien avec Aleksei Fedorchenko

- Quel a été votre premier point de rencontre avec les Méria, peuple
aujourd’hui disparu ?
- C’est le scénario écrit par Denis Osokin, originaire de la ville de Kazan sur le fleuve Volga, qui a été le déclencheur. Lui-même avait adapté un roman « Les bruants » qui avait la singularité d’ancrer une histoire d’amour au sein de la culture Méria. Je savais que ce peuple finno-ougrien [ originaire de Finlande et Hongrie – voir encadré ] avait existé, tout comme les Maris et les Mordves, qui vécurent aussi dans la région de la Moyenne-Volga. Certains de ces peuples continuent d’exister alors que d’autres, comme les Méria, ont depuis le XVIe siècle été assimilés par les Russes. Il subsiste peu de traces de leurs rites et coutumes. La seule trace de leur passé, c’est le nom qu’ils ont laissé à certains fleuves de la région de la Volga.
- Quelle est la part d’invention et de références historiques dans les
traditions décrites dans le film ?
- Les rites que j’évoque à l’écran sont une interprétation de ceux qui ont existé dans le passé. Si ce peuple avait survécu, je crois par exemple que l’adieu à une femme comme Tanya se serait déroulé de cette façon. J’étais guidé par le respect que je porte aux Méria : je ne voulais pas offenser leur mémoire en abusant de mon « pouvoir » de fiction mais, au contraire, la convoquer à chaque instant. Chaque plan devait approcher au plus près l’âme de ces gens. Denis Osokin est non seulement l’auteur de cette histoire mais surtout l’indispensable « relais » contemporain, en tant que philologue, spécialiste des Méria et passionné depuis toujours par l’héritage de nos ancêtres.
- Y a-t-il un aspect de cette culture qui vous a particulièrement intrigué
ou touché ?
- Je suis sensible à l’idée que ces hommes et ces femmes tissaient des relations fondées sur une simplicité, une certaine pureté dans l’appréhension de l’autre. J’ai eu envie de la traduire, cinématographiquement, dans le regard que les deux héros portent sur la femme qu’ils ont aimée. Lorsque la caméra s’attarde sur la dépouille de Tanya, je voulais qu’on la ressente vivante, comme elle l’est dans l’esprit d’Aist et de Miron. Nous n’avons ni maquillé le corps de l’actrice ni usé d’artifices : sa présence, sa résonance restent prégnantes jusqu’à ce que le rituel du bûcher soit accompli.
- Vous parvenez même à lui conférer, au-delà de sa mort physique,
une sensualité qui imprègne aussi tous les flash-backs...
- J’ai toujours aimé filmer et valoriser les belles femmes (rires). Lorsque
l’on m’a demandé de définir le genre du film, je n’ai pas songé au
« road movie » mais à un « drame érotique ». Plus justement, c’est
un « conte de fées pour adultes », au sens russe du terme : il y est
question de cheminement personnel et de tragédie qui couve, avec
une forte empreinte d’érotisme.
Dans Le dernier voyage de Tanya, je l’ai voulu à l’encontre de
toute vulgarité ou banalité. La frontière avec la pornographie ou
l’exhibitionnisme est ténue : en tant que cinéaste, on ne la franchit
pas si l’on respecte le corps de ses personnages et de ses acteurs.
L’érotisme lié à Tanya et aux autres personnages féminins n’est pas
agressif, il est peut-être même libéré de toute sexualité parce que
j’ai choisi la prévalence de l’intériorité sur l’extériorité.
- Au fil du périple d’Aist et de Miron, on découvre des paysages
et des villes à la fois hypnotiques et singulières, à la lisière du
fantastique...
- La difficulté majeure du film a été de nous caler sur la géographie
du roman. Toutes les villes que traversent Aist et Miron existent
toujours, mais certaines comme Neïa avaient beaucoup changé :
il n’y avait plus cette poésie décrite dans le livre et nous avons dû
retrouver « ailleurs » l’âme de Neïa... C’est vrai qu’en Russie la notion
d’espace est déroutante et crée parfois cette sensation d’étrangeté.
On peut voyager une journée entière et se rendre compte que la
distance effectivement parcourue est infime.
A travers ces paysages et ces urbanités singulières, je cherchais un
état d’âme très particulier, en lien avec celui de la nature : l’action
couvre une période qui débute en automne, lorsque tombe la dernière
feuille, et s’achève aux premières neiges. Suivre cette temporalité
nous a obligé à filmer « en mouvement », c’est à dire en commençant
à tourner dans le Nord, puis en progressant vers le Sud. C’est un
moment où la nature lutte et respire une dernière fois, à l’image de
Tanya dont le deuil n’est consacré qu’à l’issue du voyage.....
- Avez-vous personnellement vécu ce tournage comme un périple
spirituel ?
- Le tournage a d’abord été une succession de petits moments de
grâce. Par exemple, dans la scène du phare, il a fallu se battre pour
obtenir la vingtaine d’autorisations officielles puis attendre que le
soleil décide de se montrer. Nous étions fin octobre, personne n’y
croyait et le jour où nous avons eu le dernier papier qui manquait, le
soleil est apparu. Tout s’est enchaîné chaque fois à merveille : si nous
devions tourner une scène sous la pluie ou sous la neige, nous en
avions, contre toute prévision, le jour prévu dans le planning. J’avais
la sensation d’être « accompagné » par les Méria, de ressentir leur
quotidien parallèlement au nôtre, à notre « réalité »...
Cette idée de la pérennité d’un peuple m’a toujours séduit : j’aime
penser aux ancêtres qui nous ont précédés et nous inspirent au
quotidien. Ce sont les détails qui m’intéressent, comme ceux que
j’ai découverts concernant la vie de mon grand-père : d’un côté,
c’était un héros de la Première Guerre Mondiale et de l’autre, il se
promenait dans sa petite maison d’Ukraine, drapé dans un incroyable
habit traditionnel chinois barré d’un dragon (rires). C’est lui qui me
racontait avec gourmandise des contes de fée. Je crois avoir hérité
de lui ce goût de la narration un peu folle et décalée.

- Est-ce que vous envisagez le cinéma comme une possible
transmission d’une mémoire oubliée ?
- Je préfère l’idée d’inventer un univers différent, plus secret qui nous
pousse à envisager le nôtre autrement. Lorsque je lis un scénario
fermement ancré dans la réalité, je me sens perdu. Je profite des
acquis de la civilisation moderne, j’en admire chaque jour certains
progrès – y compris ceux comme Internet que je maîtrise mal ! –
mais je constate en même temps la violence de la communication
entre les gens, l’accélération constante des modes de vie...
Il n’y a aucune nostalgie envers le passé ou refus du contemporain
dans ma démarche, juste un besoin très fort de défier mon imaginaire
et celui du spectateur.
- Est-ce que le silence qui domine le film est une manière de
convoquer cet imaginaire ?
- La règle essentielle pour moi, c’est la pertinence du cadre. Il
doit avoir une vie, être un objet d’art en soi, que l’on filme des
visages, une gestuelle, l’inerte ou une atmosphère. Si l’image
ne suffit pas à la compréhension, l’incarnation fera défaut
malgré tous les dialogues que vous imaginerez. Ce cadre, vous
le composez avec toute l’équipe, technique et artistique ; mon
regard de cinéaste n’est rien sans eux...
Les échanges entre Aist et Miron sont rares et j’ai adoré cette
idée du romancier de leur adjoindre un tandem d’oiseaux,
nettement plus bavards qu’eux. Il s’agit de bruants, une espèce
si répandue que plus personne n’y prête attention, hormis leur
chant, envoûtant pour peu que l’on tende l’oreille. Ils sont l’exact
pendant des deux personnages masculins : anodins au quotidien
et pourtant riches d’une vie intérieure et des passions qui les
animent.
- Comment définiriez-vous le lien, dépourvu de ressentiment
ou de rancoeur, qui unit Aist à Miron ?
- Tout d’abord, Aist est un photographe et c’était important de
montrer, à travers lui, comment un artiste voit le monde. C’est
pour cela que le film offre au spectateur une double sensation :
celle de la mort et de la beauté. La relation qu’il entretient avec
Miron est irréaliste. C’est quasiment un idéal, à l’image de la
culture et de la personnalité des Méria.
Le souvenir de Tanya prend le pas sur les conflits qui pourraient
naître entre les deux hommes qui ont compté dans son
existence. Cette conception des rapports humains me touche
beaucoup, parce qu’il n’est question que d’amour entre ces
personnages. Cela fait peut-être de moi un cinéaste idéaliste...
- …Au point de partager cette conviction des Méria que
l’amour perdure au-delà de la mort ?
- Non. Je crois qu’il n’y a rien de plus fort que la mort. Miron
est persuadé qu’il retrouvera Tanya en emmenant son corps
jusqu’au fleuve, là où son âme pourra perdurer. A mon sens,
il se trompe mais je ne le juge pas en tant que cinéaste, c’est
juste mon ressenti intime. Je suis athée donc je ne crois pas
au prolongement de la vie après la mort. Malheureusement !
- Vous portez une attention particulière aux visages du
quotidien, notamment dans la scène où Aist photographie
les ouvrières de l’usine où il travaille. Est-ce que les gens
saisis dans leur ordinaire sont vos véritables héros ?
- Je n’en connais pas d’autres. Je pourrais réaliser un film sur
de grands personnages historiques, des icônes mais elles
sont encombrées d’une imagerie, de références imposées,
de glamour qui m’inspirent peu. Dans Le dernier voyage de
Tanya, cette vision des Méria s’adresse à l’humain au-delà des
idéologies et de la civilisation qui l’entoure.
- Vos films précédents s’écartaient déjà ostensiblement de
courants naturalistes...
- Dans First on the moon (2005), je m’étais amusé à fabriquer
de toutes pièces un documentaire où l’on découvrait que les
Soviétiques avaient été les premiers à atteindre la Lune. Des
journaux très sérieux y ont cru pour de bon !
Avant, il y a eu aussi The Railway (2008), où les voyageurs suivent
dans la Steppe un cirque complètement fou. L’histoire est racontée
du point de vue du personnage principal, jaloux de son épouse qui
s’est enfuie avec un forain. L’univers du film était à la fois insolite et
délirant, et l’érotisme y jouait déjà un rôle central.
- Ce goût pour un imaginaire débridé, l’avez-vous développé
au cours de votre enfance, de vos découvertes littéraires et
cinématographiques ?
- J’ai de nombreux contes de fées dans ma bibliothèque mais c’est
véritablement lorsque je me suis lancé dans le cinéma que j’ai pu
laisser cet imaginaire s’exprimer. En tant que simple spectateur,
j’ai toujours été attiré par des films qui me laissait un champ
d’action, d’interprétation. En présentant First on the Moon lors
de multiples festivals, j’ai constaté qu’il n’y avait jamais de
réaction uniforme : le public riait ou pleurait à la même scène ;
j’étais aux anges ! C’est ma façon de respecter son intégrité, sa
liberté d’opinion et ses ressources d’imagination...
- … Et d’échapper, en tant que cinéaste, aux étiquettes.
- Tout à fait. Inscrire un film dans un genre, c’est ériger des barrières
que l’on n’est pas supposé franchir, ce qui est pour moi l’inverse
d’une démarche artistique. J’aime plonger le spectateur dans un
univers singulier sans lui donner toutes les clés de compréhension.
Je veux que chacun puisse s’inventer son propre film, peu importe
les diktats de production et de marketing. Cela ne fait pas de
moi un militant mais un artiste qui aime faire un cinéma qui ne
ressemble pas à celui des autres.
- Qu’avez-vous appris sur votre parcours de réalisateur en
achevant ce troisième film ?
- En Russie, on m’a proposé plusieurs fois d’enseigner dans un
Institut mais c’est plutôt moi qui devrais y étudier. Je n’ai jamais
suivi de cours ou de formation pour devenir réalisateur : chaque
film est un apprentissage continu et je ne m’octroie pas encore
de diplôme !
Aujourd’hui, je travaille sur un scénario qui dépeint un autre peuple
finnois, les Maris, vivant au Nord de Moscou et qui existe toujours.
Il s’intitule « Les femmes célestes des Maris qui habitent dans les
champs » et s’inspire d’une dizaine de nouvelles consacrées aux
femmes de cette ethnie. J’aimerais tourner le film dans leur langue,
qui est toujours pratiquée et je suis prêt à repartir sur les routes.
Demain, si possible (rires)...


Sur les traces des Meria

Le titre original de mon film, « Ovsyanki », signifi e en russe « bruant », une espèce d’oiseau proche du moineau. Ces petits
volatiles jaunes et verts sont tellement répandus en Russie que
plus personne n’y prête attention. Les scientifi ques les comparent
souvent à des canaris qui auraient acquis un don pour le chant.
Le fi lm s’articule autour de trois personnages : Miron Alekseevich,
le directeur d’une usine de papier à Neïa, une petite bourgade de la
région de Kostroma ; Aist Sergeev, le photographe offi ciel de cette
usine ; enfi n, Tanya, artiste-peintre et épouse adorée de Miron.
Ce sont tous des gens ordinaires mais au-delà des apparences,
de leur façade silencieuse, il y a la force de leurs traditions et des
passions qui les animent intérieurement. Ils ont quelque chose de
ces bruants : à première vue anodins mais d’une grande richesse
intérieure pour qui les observe avec acuité.
Si l’action du fi lm et les personnages sont contemporains, l’histoire
puise sa source dans la culture d’un peuple mystérieux, celui
des Méria. Ils ont aujourd’hui disparu, leur culture a été depuis
longtemps assimilée par les Russes, mais le fi lm part de l’idée
que leur présence est toujours palpable. Ils n’ont pas vécu d’une
manière singulière : ils s’habillaient, parlaient et se nourrissaient
comme nous. Néanmoins, leurs racines sont davantage fi nnoougriennes que slaves. Ils se reconnaissent entre eux à des subtils qui échappent à notre perception. Lorsqu’ils ont à surmonter des épreuves, ils se tournent vers leurs rituels ancestraux. Par exemple, ils ne croient en aucun Dieu mais considèrent l’amour et l’eau comme sacrés.
A partir d’éléments historiques avérés, j’ai imaginé la mythologie de ces Méria, ancrée dans la région de la Volga. C’était ma façon de montrer une autre Russie, celle où les traditions païennes et la conception des rapports humains, antérieures à la domination orthodoxe, s’affranchiraient de la trivialité moderne. J’ai voulu réinventer un monde délicat guidé par la pureté, la sincérité des gens ; un monde qui est à la portée de chacun d’entre nous, même s’il n’existe pas concrètement. Dans ce monde-là, la vie, l’amour et la mort sont des concepts séduisants.
Le dernier voyage de Tanya est un voyage aux confi ns des secrets de l’âme, une ode à l’amour, une célébration de la féminité, un périple humain où tendresse et mélancolie ne font qu’un. /Aleksei Fedorchenkosignes


Aleksei Fedorchenko est né le 29 septembre 1966 à
SolIletsk dans la région d’Orenbourg, au Sud de la
Russie. Après avoir suivi des études d’ingénieur et travaillé
pour des programmes de défense spatiale dans une usine
de Sverdlovsk, il entre en 1990 aux Studios de Cinéma de
Sverdlovsk.

Alors que la production soviétique vit ses dernières heures,
Aleksei Fedorchenko se bat pour la survie des studios en y
occupant des responsabilités financières puis à la direction
même de l’entreprise. Pendant dix ans, il y développe la
production de plus de quatre-vingt films.
En 2000, il s’installe à Moscou, étudie l’art dramatique
à l’Institut National du Cinéma Russe et se lance dans
la réalisation de documentaires. Avec David, réalisé en
2002, il dessine le portrait d’un juif, rescapé des camps de
concentration nazis et du Goulag, puis s’attache dans Children
of the White Grave aux ethnies déportées au Kazakhstan à
l’époque Stalinienne.

En 2005, son “documenteur” First on the Moon crée
l’événement : il y dévoile avec un sérieux imperturbable
l’existence d’un programme spatial top-secret qui aurait
fait d’un astronaute soviétique le premier homme à avoir
marché sur la lune, en 1938. Son film brouille les cartes au
point que de nombreux journaux l’envisagent un temps
comme un véritable travail d’investigation historique ! Le film
est applaudi dans de nombreux festivals, dont la Mostra de
Venise où il reçoit en 2005 le Prix du Documentaire de la
section “Orizzonti”.

Après The Railway, échappée fantasque dans la steppe et
l’univers forain, Aleksei Fedorchenko prolonge son oeuvre
entre imaginaire et fiction avec Le dernier voyage de Tanya,
sélectionné en Compétition Officielle à la Mostra de Venise
2010, où il remporte le Prix de la Critique Internationale et
l’Osella de la meilleure image.

Filmographie :
- 2010 – Ovsyanki (Le dernier voyage de Tanya)
Festival de Venise - Prix de la critique internationale
- 2008 – Bannui den Zheleznaya Doroga (The Railway)
- 2006 – Shosho
- 2005 – Pervye na Lune (First on the Moon) Festival de Venise - Prix Orrizonti
- 2003 – Dieti bieloï moguily (Children of the White Grave)
- 2002 – David Aleksei Fedorchenko et Osella de la meilleure image

Liste artistique :
- Aist Igor Sergeyev
- Miron Yuri Tsurilo
- Tanya Yuliya Aug



L'histoire est encore plus rancunière que les hommes. Nicolaï Karamzine

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