Quand on parle de « monde slave », l’imaginaire francais convoque tres vite quelques images : la neige, les onions dores des eglises orthodoxes, Tolstoi, Chostakovitch, peut-etre une matriochka achetee a Prague ou a Belgrade. Pourtant, derriere ces fragments, c’est presque la moitie de l’Europe qui se dessine — une mosaique de peuples, de langues et de religions qui partagent une racine commune mais qui n’ont jamais forme un seul bloc. A Art-Russe.com, nous avons souhaite revenir aux fondamentaux : qui sont vraiment les Slaves, d’ou viennent-ils, et que reste-t-il aujourd’hui de cette parente ?
Pour cet entretien, nous avons sollicite Dimitri Slaviansky, slaviste et ethnologue base a Paris. Le texte qui suit est une synthese editoriale d’echanges menes par notre redaction : il presente les grandes lignes de pensee d’un specialiste fictif, batie a partir de l’etat de la recherche et des consensus academiques actuels. Notre but n’est pas de produire une reference universitaire, mais d’offrir au lecteur francophone une porte d’entree claire et nuancee sur le monde slave contemporain.
Qui sont, en realite, les peuples slaves aujourd’hui ?
Helene Vasseur : Dimitri, commencons par une question simple en apparence. Quand on dit « les Slaves », de qui parle-t-on exactement en 2026 ? On a parfois l'impression que le mot recouvre tout et n'importe quoi, de Vladivostok a Ljubljana.
Dimitri Slaviansky : Vous touchez immediatement le coeur du probleme. Le mot « Slave » ne designe ni une race, ni une nation, ni meme une religion : c'est avant tout une categorie linguistique. Sont consideres comme slaves les peuples dont la langue maternelle appartient a la famille des langues slaves, qui est elle-meme une branche de la grande famille indo-europeenne.Concretement, on parle aujourd’hui d’environ 350 millions de personnes reparties dans une quinzaine de pays, principalement en Europe centrale, orientale et balkanique. Russes, Ukrainiens, Bielorusses, Polonais, Tcheques, Slovaques, Slovenes, Croates, Bosniaques, Serbes, Montenegrins, Macedoniens, Bulgares, sans oublier les minorites comme les Sorabes en Allemagne, les Rusyns dans les Carpates, ou encore les Kachoubes en Pologne du Nord — toutes ces populations participent du monde slave.
Mais attention : etre slave en 2026, ce n’est pas appartenir a un grand corps politique unifie. C’est plutot partager un fond linguistique, des structures culturelles communes, parfois une memoire historique, et une certaine maniere — souvent revendiquee — de se situer dans l’Europe. Pour un panorama complet, je renvoie volontiers a notre pilier sur les peuples slaves, qui detaille pays par pays cette diversite. Du cote russe en particulier, les traditions vivantes des territoires — fetes paroissiales de la Volga, banya des villages de l’Oural, calendrier saisonnier du Nord — donnent a voir ce que la categorie « slave » recouvre concretement dans le quotidien des regions.
Pourquoi parle-t-on de trois familles : Est, Ouest, Sud ?
Helene Vasseur : Vous evoquez une famille linguistique. Mais a l'interieur de cette famille, on classe les peuples slaves en trois grands groupes — Est, Ouest, Sud. Est-ce une distinction scientifique solide, ou un decoupage commode pour les manuels ?
Dimitri Slaviansky : C'est une distinction tres solide, et qui ne se limite pas a la geographie. Elle correspond a une realite linguistique d'abord : les langues slaves se sont differenciees au cours du Moyen Age en trois sous-groupes qui ont evolue de maniere relativement autonome.Les Slaves de l’Est rassemblent principalement les Russes, les Ukrainiens et les Bielorusses. Leur trait commun le plus immediat est l’usage de l’alphabet cyrillique et, historiquement, l’orbite culturelle de la Rus’ de Kiev puis de Moscou.
Les Slaves de l’Ouest — Polonais, Tcheques, Slovaques, mais aussi Sorabes, Kachoubes — ont en revanche ete pris tres tot dans l’orbite latine de l’Eglise romaine et de l’Empire germanique. Leur alphabet est latin, leur architecture religieuse est gothique ou baroque, leur tradition juridique tres marquee par le droit romain.
Les Slaves du Sud sont plus heterogenes : Slovenes et Croates penchent vers le monde catholique et latin, tandis que Serbes, Macedoniens et Bulgares relevent plutot du monde orthodoxe et byzantin. Cette ligne de partage explique d’ailleurs beaucoup des tensions modernes dans les Balkans.
Ce qui est passionnant, c’est de constater que ces trois familles n’ont jamais forme un bloc politique unique, contrairement a ce que certains discours panslavistes du XIXe siecle ont pu laisser croire. La diversite est constitutive du monde slave.
Le russe, le polonais, le tcheque : a quel point sont-ils proches ?
Helene Vasseur : Pour un francophone, ces langues paraissent toutes incomprehensibles et finalement assez similaires entre elles. Est-ce que ces langues sont reellement intercomprehensibles, ou est-ce une illusion d'optique ?
Dimitri Slaviansky : C'est une excellente question, et la reponse est plus nuancee qu'on le croit. A l'oreille d'un francais qui ne connait aucune de ces langues, oui, le russe et le polonais peuvent sembler proches : meme structure consonantique riche, memes desinences a foison, memes accents toniques mobiles.Mais en pratique, l’intercomprehension est limitee. Un Russe et un Polonais, places ensemble sans interprete, vont identifier quelques mots de base — les chiffres, les jours de la semaine, certains termes de cuisine ou de famille — mais auront beaucoup de mal a tenir une conversation soutenue. Le vocabulaire a diverge depuis plus de mille ans, l’orthographe et la prononciation aussi. C’est un peu comme demander a un Francais et a un Roumain de discuter sans contexte commun : la racine latine est la, mais ca ne suffit pas.
En revanche, l’intercomprehension est plus reelle a l’interieur de chaque sous-famille. Un Tcheque et un Slovaque se comprennent presque parfaitement — d’ailleurs la television tcheque diffuse encore aujourd’hui des programmes slovaques sans sous-titres. Un Russe et un Bielorusse aussi, dans une certaine mesure. Et un Serbe, un Croate et un Bosniaque parlent en realite des variantes tres proches d’un meme continuum — meme si, pour des raisons politiques, on insiste pour les nommer differemment.
Pour ceux qui veulent creuser, je recommande de regarder l’excellent dossier sur les origines de la langue russe qui retrace tres clairement le passage du proto-slave aux langues modernes.
L’orthodoxie definit-elle vraiment l’identite slave ?
Helene Vasseur : Dans l'imaginaire francais, « slave » et « orthodoxe » sont presque synonymes. C'est aussi votre constat ? Et est-ce que cette image est juste ?
Dimitri Slaviansky : Cet imaginaire vient en grande partie du fait que les Russes — peuple slave le plus visible en France pour des raisons historiques et litteraires — sont effectivement orthodoxes. Mais c'est un raccourci qui efface une moitie du monde slave.En realite, la ligne de partage entre catholicisme romain et orthodoxie byzantine traverse le monde slave en son centre. Les Polonais, les Tcheques, les Slovaques, les Slovenes, les Croates sont massivement catholiques. Les Bosniaques, eux, ont une forte composante musulmane heritee de la presence ottomane. Les Russes, les Ukrainiens, les Bielorusses, les Serbes, les Bulgares, les Macedoniens sont effectivement orthodoxes, mais chacun avec son patriarcat, ses calendriers et ses sensibilites particulieres.
Cette diversite religieuse n’est pas anecdotique : elle a structure profondement les imaginaires nationaux. Un Polonais catholique se vit comme un rempart de l’Occident chretien, tandis qu’un Russe orthodoxe se concoit comme l’heritier de Byzance — la fameuse « troisieme Rome ». Deux visions presque opposees du role du peuple slave dans l’histoire europeenne.
Donc non, l’orthodoxie ne definit pas l’identite slave. Elle definit une partie du monde slave, et c’est tres different.

Comment expliquer la fragmentation politique des Balkans slaves ?
Helene Vasseur : Les Balkans slaves sont aujourd'hui un patchwork d'Etats — Slovenie, Croatie, Bosnie, Serbie, Montenegro, Macedoine du Nord, Bulgarie. Comment en est-on arrive la, alors que ces peuples partagent tant de choses ?
Dimitri Slaviansky : La reponse tient en trois mots : empires, religions, langues. Les Balkans slaves se sont retrouves pendant des siecles a la croisee de quatre puissances — l'Empire byzantin, l'Empire ottoman, l'Empire austro-hongrois, et plus tard la Russie tsariste puis sovietique. Chacune de ces puissances a laisse son empreinte, et ces empreintes ne se superposent pas.Prenez la Croatie et la Serbie : meme racine linguistique, langues quasi identiques a l’oral. Mais les Croates ont ete catholises sous influence latine et germanique ; les Serbes ont ete christianises depuis Constantinople. Resultat : meme aujourd’hui, le croate s’ecrit en alphabet latin, le serbe en cyrillique, et chaque peuple a developpe une memoire historique tournee dans une direction differente.
L’experience yougoslave du XXe siecle a essaye, sous Tito, de transcender ces divisions en construisant une identite commune. Mais des que le regime s’est effondre dans les annees 1990, les forces centrifuges l’ont emporte, parfois tragiquement. C’est tout le drame de l’ex-Yougoslavie : des peuples objectivement tres proches qui ont mobilise leurs differences mineures pour construire des nations distinctes et, parfois, ennemies.
Pour visualiser cette geographie eclatee, je recommande la carte des 13 pays slaves, qui rend tres bien compte de ce decoupage.
La diaspora slave en France : un sujet meconnu
Helene Vasseur : Parlons de la France. On a tendance a oublier que notre pays a accueilli plusieurs vagues d'immigration slave au XXe siecle. Quelle est l'ampleur de ce phenomene ?
Dimitri Slaviansky : C'est un sujet qui me tient particulierement a coeur, car il est largement sous-estime dans la memoire collective francaise. La France a connu plusieurs grandes vagues d'immigration slave.La premiere, et la plus connue, est celle des Russes blancs apres la revolution de 1917 : aristocrates, intellectuels, artistes, militaires fuyant le bolchevisme. Ils ont fonde des paroisses, des ecoles, des journaux, et laisse une empreinte durable a Paris, Nice, Cannes. Une partie de l’art russe en exil s’est cristallisee la, et a profondement nourri le Paris des annees 1920-1930.
La deuxieme est celle des Polonais dans l’entre-deux-guerres, recrutes comme mineurs dans le Nord et le Pas-de-Calais. Plusieurs centaines de milliers de personnes : c’est aujourd’hui encore l’une des plus importantes communautes d’origine etrangere ancienne dans cette region.
A quoi il faut ajouter les Yougoslaves dans les annees 1960-70, les Ukrainiens des annees 1990 et 2000, et plus recemment les vagues liees aux conflits actuels. Sans oublier les nombreuses femmes slaves arrivees par les filieres matrimoniales depuis la chute du rideau de fer — un phenomene sociologique reel, parfois caricature, mais qui a aussi contribue a recomposer la presence slave en France.
Sur ce dernier point, le dossier de culture russe en France propose une vue interessante de la maniere dont cette diaspora s’est integree tout en preservant ses traditions.
Existe-t-il une « ame slave », au-dela des cliches ?
Helene Vasseur : On entend souvent parler d'« ame slave » — melancolie, hospitalite, exuberance, fatalisme. Vous, en tant que chercheur, qu'en pensez-vous ? Cliche romantique ou realite culturelle ?
Dimitri Slaviansky : Honnetement, c'est un sujet que les universitaires evitent souvent, parce qu'il sent le stereotype. Et pourtant, je ne crois pas qu'il faille le balayer d'un revers de main.Il y a, dans la production culturelle slave — la litterature russe du XIXe, le cinema d’Andrei Tarkovski ou de Krzysztof Kieslowski, la musique populaire serbe ou bulgare, les films polonais de Wajda — un certain nombre de motifs qui reviennent : le rapport au temps long, le sens du tragique, l’importance accordee au collectif, a la table partagee, au chant a plusieurs voix. Ces motifs ne definissent pas une « ame » au sens metaphysique, mais ils dessinent ce qu’un anthropologue appellerait des dispositions culturelles communes.
Cela dit, je me mefie des essentialismes. Un Russe de Moscou, un Polonais de Varsovie et un Croate de Split partagent peut-etre certaines references, mais ils sont aussi fondamentalement differents — et chacun se sent souvent plus proche de son voisin europeen non slave que d’un cousin slave eloigne. L’« ame slave » est une categorie litteraire utile, voire belle, mais c’est une fiction operatoire, pas une essence biologique ni meme historique.
Cette tonalite particuliere se retrouve magnifiquement chez les grands auteurs litterature russe, si l’on souhaite l’aborder par la voie de la lecture.
L’alphabet cyrillique : un marqueur d’identite ou un outil pratique ?
Helene Vasseur : Le cyrillique est probablement le marqueur visuel le plus immediat du monde slave pour un Francais. Quelle est son histoire, et que represente-t-il aujourd'hui ?
Dimitri Slaviansky : Le cyrillique est ne au IXe siecle, dans le contexte de la mission evangelisatrice menee par Cyrille et Methode, deux freres byzantins charges de christianiser les peuples slaves dans leur propre langue. Pour cela, ils avaient besoin d'un alphabet adapte aux sons specifiques du slave — chuintantes, palatalisees, voyelles nasales — que le grec ou le latin ne savaient pas noter.Ce qui est interessant, c’est que le cyrillique n’a pas ete adopte partout. Les Slaves catholises sous influence latine — Polonais, Tcheques, Slovenes, Croates — ont preserve l’alphabet latin, qu’ils ont enrichi de signes diacritiques. Les Slaves orthodoxes — Russes, Ukrainiens, Bielorusses, Serbes, Bulgares, Macedoniens — ont garde le cyrillique. La Bosnie a connu les deux, ainsi qu’historiquement l’arabe a l’epoque ottomane.
Donc oui, le cyrillique est un marqueur identitaire fort. Quand un Serbe de Belgrade decide d’ecrire son nom en cyrillique plutot qu’en latin, il fait un choix politique et culturel, pas seulement orthographique. De meme quand l’Ukraine, en 2024, a accelere la deconstruction des references russes : elle a aussi reaffirme son usage du cyrillique mais selon des regles propres, distinctes du russe.
C’est donc a la fois un outil pratique et un drapeau culturel — les deux a la fois.

L’art russe est-il representatif de l’art slave dans son ensemble ?
Helene Vasseur : A Art-Russe.com nous parlons beaucoup d'art russe. Mais existe-t-il un « art slave » qui depasserait le cadre russe, ou est-ce que la Russie a ecrase symboliquement les autres traditions ?
Dimitri Slaviansky : La Russie n'a rien ecrase, mais elle a beneficie pendant longtemps d'une visibilite internationale superieure aux autres traditions slaves. C'est principalement du a son poids politique et a sa diaspora intellectuelle au XXe siecle, qui a porte l'art russe sur les scenes parisienne, new-yorkaise, londonienne.Mais l’art slave dans son ensemble est extremement riche. Les ecoles polonaises de l’affiche, l’avant-garde tcheque, les peintres realistes serbes du XIXe siecle, les iconographes bulgares medievaux, les architectes croates de la Renaissance dalmate — tout cela merite autant d’attention que les grandes figures russes. Simplement, ces traditions ont ete moins relayees en France.
Au sein meme de l’art russe, il y a d’ailleurs un piege : reduire l’art russe aux grands noms du XIXe — Repine, Surikov, Levitan — sans voir ni les ecoles d’avant-garde du debut du XXe (Malevitch, Kandinsky, Rodtchenko), ni les courants contemporains. Pour une vue d’ensemble plus juste, j’invite a parcourir notre selection de peintres russes celebres ainsi que cet interview historien d’art peintres russes, qui donne le contrepoint historique necessaire.
Notons aussi que les arts decoratifs et populaires — costumes, broderies, ceramiques — sont souvent presque indiscernables d’un peuple slave a l’autre, signe d’un fond culturel partage. Le travail sur le costume traditionnel russe montre tres bien comment ces motifs circulent d’un pays a l’autre.
Comment parler des peuples slaves a l’horizon 2030 ?
Helene Vasseur : Pour conclure cet entretien, je voudrais vous interroger sur l'avenir. Comment voyez-vous l'evolution de l'identite slave dans les annees a venir, dans un contexte geopolitique tendu ?
Dimitri Slaviansky : C'est une question difficile, et un peu douloureuse. L'invasion russe de l'Ukraine en 2022 a profondement reconfigure le rapport que les peuples slaves entretiennent entre eux. L'idee meme d'une « solidarite slave » — qui avait ete instrumentalisee dans les discours panslavistes au XIXe et au XXe siecle — apparait aujourd'hui largement disqualifiee.Les Polonais, les Tcheques, les Slovaques, et bien sur les Ukrainiens, mais aussi de plus en plus les Bulgares ou les Macedoniens, refusent toute identification panslave qui serait pensee a partir de Moscou. Ils se definissent comme europeens, integres dans l’Union europeenne ou aspirant a l’etre, et tournent le dos a l’idee d’une fraternite imposee par le grand voisin de l’Est.
Cela ne signifie pas que la dimension slave disparaitra. Les langues continueront d’exister, les traditions de se transmettre, les diasporas de tisser leurs liens. Mais le monde slave de 2030 sera probablement plus pluriel, plus europeen, moins russocentre. Et c’est peut-etre une bonne nouvelle pour la connaissance de cette aire culturelle en France : on commencera enfin a la decouvrir dans toute sa diversite, plutot qu’a travers un seul prisme.
Cette evolution se voit aussi dans la geographie des 13 capitales slaves : chacune affirme aujourd’hui une trajectoire propre, parfois divergente, qui dit beaucoup de la pluralisation du monde slave contemporain.
Questions rapides : les idees recues sur les Slaves
Pour terminer, nous avons soumis a notre invite une serie de questions rapides destinees a tester les idees recues les plus tenaces. Vrai ou faux ?
Helene Vasseur : Vrai ou faux : les Slaves sont tous orthodoxes.
Dimitri Slaviansky : Faux. Les Polonais, Tcheques, Slovaques, Slovenes, Croates sont massivement catholiques. Une partie des Bosniaques est musulmane. Seuls Russes, Ukrainiens, Bielorusses, Serbes, Bulgares et Macedoniens sont majoritairement orthodoxes. C'est environ une moitie / une moitie a l'echelle slave globale.
Helene Vasseur : Vrai ou faux : le russe et l'ukrainien sont la meme langue.
Dimitri Slaviansky : Faux. Ce sont deux langues distinctes, certes proches, mais avec des differences phonetiques, lexicales et grammaticales tres reelles. L'ukrainien partage d'ailleurs autant de vocabulaire avec le polonais qu'avec le russe, signe d'une histoire propre. Affirmer le contraire releve souvent d'une posture politique, pas d'une analyse linguistique.
Helene Vasseur : Vrai ou faux : tous les pays balkaniques sont slaves.
Dimitri Slaviansky : Faux. La Roumanie parle une langue romane, la Grece une langue indo-europeenne non slave, l'Albanie une langue isolee egalement non slave. Dans les Balkans, seuls Slovenie, Croatie, Bosnie, Serbie, Montenegro, Macedoine du Nord et Bulgarie sont slaves.
Helene Vasseur : Vrai ou faux : les Slaves descendent des Vikings.
Dimitri Slaviansky : Faux. Les peuples slaves ont une origine indo-europeenne autochtone, leur foyer originel se situant probablement dans une zone allant de la Pologne actuelle a l'Ukraine de l'Ouest. Les Vikings — appeles Varegues dans cette region — ont en revanche joue un role dans la fondation de la Rus' de Kiev au IXe siecle, mais ils s'y sont rapidement slavises.
Helene Vasseur : Vrai ou faux : le mot « slave » veut dire « esclave ».
Dimitri Slaviansky : C'est l'inverse historique, et c'est passionnant. Le mot latin medieval « sclavus » — qui a donne notre « esclave » — vient du mot « slave », parce qu'au haut Moyen Age, les razzias menees sur les populations slaves par les empires voisins ont fait de ces peuples une source majeure de main-d'oeuvre servile. Le mot a fini par designer la condition plutot que le peuple. Etymologie sombre, mais documentee.
Helene Vasseur : Vrai ou faux : le yiddish est une langue slave.
Dimitri Slaviansky : Faux. Le yiddish est une langue germanique, descendante du moyen haut-allemand, mais qui a ete fortement enrichie par des emprunts au polonais, au russe, et a l'hebreu, en raison de la longue presence des communautes juives ashkenazes en Europe centrale et orientale. Il a ete parle par des millions de personnes dans les territoires slaves, mais il ne fait pas partie de la famille slave.
Helene Vasseur : Vrai ou faux : le serbe et le croate sont deux langues differentes.
Dimitri Slaviansky : C'est une question politiquement chargee. Linguistiquement, le serbe, le croate, le bosniaque et le montenegrin forment un continuum dialectal tres proche, qu'on appelait autrefois « serbo-croate ». Politiquement, depuis l'eclatement de la Yougoslavie, chaque pays insiste sur l'autonomie de sa langue. Disons : meme corps linguistique, identites differentes.
Conclusion : les trois choses a retenir
Helene Vasseur : Pour conclure, Dimitri, si vous deviez donner trois cles essentielles au lecteur francais qui aborde le monde slave, lesquelles seraient-elles ?
Dimitri Slaviansky : Volontiers. Trois cles que je redirais a tous mes etudiants en debut de cursus.Premierement, le mot « slave » est linguistique, pas national. On nait slave parce qu’on parle une langue slave, pas parce qu’on appartiendrait a un peuple unique. Les Slaves n’ont jamais constitue une nation, et il est essentiel de se debarrasser de cette idee pour comprendre la region.
Deuxiemement, la diversite est la regle, pas l’exception. Trois grandes familles linguistiques, deux christianismes principaux plus l’islam, deux alphabets, des dizaines de nations historiques : le monde slave est aussi divers que le monde latin ou le monde germanique. Le reduire a la Russie ou aux Balkans est une faute de perspective.
Troisiemement, les peuples slaves ont une histoire profondement europeenne. Ils ne sont pas a la peripherie de l’Europe : ils sont au coeur de son histoire culturelle, depuis les missions de Cyrille et Methode jusqu’aux avant-gardes du XXe siecle. Les redecouvrir, en France, c’est aussi mieux comprendre l’Europe dans sa totalite.
Je dirais meme — et c’est l’engagement qui anime des sites comme Art-Russe.com — que le moment est venu de cesser de regarder le monde slave comme une simple curiosite exotique. C’est notre voisin, notre cousin, parfois notre miroir.
Questions frequentes
Combien de personnes parlent une langue slave dans le monde ?
Environ 350 millions de personnes ont une langue slave comme langue maternelle ou principale, ce qui en fait l’une des plus grandes familles linguistiques d’Europe. Le russe est de loin la plus parlee, suivi par l’ukrainien, le polonais, le serbo-croate dans ses variantes, le tcheque, le slovaque, le bulgare, le slovene, le bielorusse et le macedonien.
Quelle est la difference entre slave et russe ?
« Slave » designe une famille linguistique et culturelle qui comprend une quinzaine de peuples differents. « Russe » designe un peuple specifique et la nation associee. Tous les Russes sont slaves, mais tous les Slaves ne sont pas russes — au contraire, les Russes representent moins de la moitie de la population slave totale.
Pourquoi certains pays slaves sont catholiques et d’autres orthodoxes ?
La ligne de partage remonte au schisme de 1054 entre Rome et Constantinople, et a la maniere dont chaque peuple slave a ete christianise au Moyen Age. Les peuples evangelises depuis Rome (Polonais, Tcheques, Slovaques, Slovenes, Croates) sont devenus catholiques. Ceux evangelises depuis Constantinople par Cyrille et Methode et leurs successeurs (Russes, Bulgares, Serbes, Macedoniens) sont devenus orthodoxes.
Existe-t-il une langue commune slave aujourd’hui ?
Non, il n’existe pas de langue slave commune au sens d’un equivalent de l’espanol latino-americain ou de l’arabe litteraire. Le vieux-slave d’eglise, langue liturgique creee par Cyrille et Methode, joue ce role dans le domaine religieux orthodoxe, mais aucune langue moderne ne sert de lingua franca slave. Les Slaves communiquent souvent entre eux en anglais, en allemand ou parfois en russe selon les generations.
Quels sont les liens entre la France et le monde slave ?
Les liens sont anciens et nombreux : alliance franco-russe au XIXe siecle, immigration polonaise dans le Nord au XXe, vague des Russes blancs apres 1917, communautes yougoslaves dans les annees 1960, presence ukrainienne plus recente. La France a aussi joue un role d’accueil pour de nombreux artistes, ecrivains et penseurs slaves au cours du XXe siecle. Aujourd’hui, plusieurs centaines de milliers de personnes d’origine slave vivent en France.
Le panslavisme existe-t-il encore ?
Le panslavisme — ideologie nee au XIXe siecle qui visait a unir politiquement les peuples slaves — est aujourd’hui largement discredite. Les peuples slaves d’Europe centrale et balkanique se definissent prioritairement comme europeens, et l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a porte un coup definitif a l’idee d’une fraternite slave imposee depuis Moscou. Il subsiste a la marge, principalement dans les milieux nationalistes russes et serbes.
Pourquoi le serbe et le croate s’ecrivent-ils dans des alphabets differents ?
C’est le resultat de l’histoire religieuse : la Croatie, catholique sous influence latine, a adopte tres tot l’alphabet latin enrichi de signes diacritiques. La Serbie, orthodoxe sous influence byzantine, a garde l’alphabet cyrillique. Linguistiquement, les deux variantes sont quasi identiques, mais les choix d’ecriture refletent deux trajectoires culturelles distinctes.