Synopsis de la piece
Moscou, 1928. Simon Podsekalnikov est chomeur. Il vit dans un appartement communautaire avec Marie, sa femme, et Serafine, sa belle-mere. A la suite d’une querelle avec sa femme, il menace de se suicider. Pris au serieux par sa famille et son entourage, qui dans un premier temps tente de l’en dissuader, il trouvera dans l’issue fatale la solution a ses problemes.
Des lors, il va devenir le symbole de tous les dysfonctionnements du regime. Il doit se suicider pour les intellectuels, les bouchers, les ecrivains, les femmes… Et ne peut repondre a toutes les demandes. C’est la reconnaissance, la belle vie, mais il faut passer a l’acte. Impossible.
Simon Podsekalnikov est au chomage. Une nuit, tenaille par une soudaine envie de saucisson, il reveille sa femme Marie, declenchant un echange houleux dans l’appartement communautaire. Puis il disparait momentanement dans la cuisine. Marie, qui le croit parti, craint un suicide et rameute le ban et l’arriere-ban. Or cette idee de suicide, qui ne l’avait meme pas effleure, voila que Simon, doucement, l’apprivoise…
Nikolai Erdman : un dramaturge face au pouvoir
Nikolai Robertovitch Erdman (1900-1970) est l’un des dramaturges les plus talentueux et les plus meconnus de la litterature sovietique. Ne a Moscou dans une famille d’origine balte-allemande, il se passionne tres jeune pour le theatre et la poesie. Dans les annees 1920, il evolue dans les cercles d’avant-garde moscovites, frequentant les poetes imaginistes et les artistes du theatre russe d’experimentation.
Sa premiere piece, Le Mandat (Mandat, 1925), mise en scene par Vsevolod Meyerhold au Theatre de la Revolution, connait un succes retentissant. Cette comedie satirique, qui se moque de la petite bourgeoisie essayant de s’adapter au nouveau regime, revele un auteur dote d’un sens aigu de l’absurde et d’un talent exceptionnel pour le dialogue.
Encourage par ce succes, Erdman ecrit Samoubitsa (Le Suicide) en 1928, une piece encore plus audacieuse dans sa critique du systeme. Mais le durcissement du regime stalinien va sceller le destin de l’oeuvre et de son auteur. En 1933, Erdman est arrete lors d’un banquet ou il a lu des fables satiriques, et exile en Siberie. A son retour, il adopte un profil bas et se consacre a l’ecriture de scenarios pour le cinema, collaborant notamment avec le realisateur Grigori Alexandrov sur des comedies musicales officielles.
La censure stalinienne et le destin de la piece
L’histoire de la censure du Suicide est emblematique du sort reserve aux artistes sous le regime de Staline. Apres avoir autorise la production du spectacle, le pouvoir sovietique decida, au lendemain de la “generale” et apres 18 mois de repetitions, de censurer definitivement la piece en octobre 1932.
Le camarade Joseph Staline, dont le sens de l’humour n’aura echappe a personne, apres avoir qualifie la piece de “vide et meme nuisible”, precisait qu’il n’avait rien contre le “theatre d’experimentation et de recherche”. Cette phrase, d’une ironie involontaire devastatrice, illustre parfaitement le double langage du pouvoir totalitaire.
La piece ne sera jouee en URSS qu’en 1982, plus de cinquante ans apres sa creation, lors de la periode de destalinisation progressive. En Occident, elle fut decouverte a partir des annees 1960 et est depuis regulierement montee sur les grandes scenes europeennes. Son interdiction a paradoxalement contribue a sa legende et a son statut de chef-d’oeuvre de la dramaturgie russe.
Le theatre satirique russe : une tradition seculaire
Le Suicide de Nikolai Erdman s’inscrit dans la grande tradition du theatre satirique russe, qui remonte au XIXe siecle avec les oeuvres fondatrices de Nikolai Gogol (Le Manteau, Le Reviseur) et d’Alexandre Griboiedov (Le Malheur d’avoir de l’esprit). Cette tradition utilise le rire, l’ironie et l’absurde comme armes contre l’autoritarisme et les travers de la societe.
Au debut du XXe siecle, cette veine satirique se developpe avec les pieces de Mikhail Boulgakov (Les Jours des Tourbine, L’Ile pourpre) et les experiences theatrales de Meyerhold. Erdman apparait comme l’heritier direct de cette lignee, poussant l’absurde et la satire politique a un degre de raffinement remarquable. Son oeuvre annonce egalement le theatre de l’absurde europeen qui fleurira dans les annees 1950 avec Ionesco et Beckett.
Cette tradition theatrale russe, forgee dans la resistance a la censure et a l’oppression, a produit certaines des oeuvres les plus puissantes du repertoire mondial. Elle temoigne du role essentiel de l’art comme espace de liberte et de contestation, meme dans les regimes les plus repressifs.
Analyse : la farce aux accents graves
Tragi-comedie politique russe (1928) de Nikolai Erdman (1902-1970). Ecrivain de l’epoque stalinienne, l’un des meilleurs dramaturges sovietiques, Erdman vecut dans un systeme peu favorable a la critique, a l’independance de l’esprit et a la liberte d’expression. Comme tant d’autres, il eut recours a la comedie pour servir un propos a la fois humaniste et politique : comment la honte du chomage peut pousser a la tentation du suicide.
“Le Suicide” est une experience utile et interessante, qui se double d’un grand moment de plaisir, grace a son ecriture legere, pleine d’humour, une caricature d’humanite aux frontieres du loufoque et du surrealisme, un faux vaudeville aux accents graves, une piece a pleurer… de rire.
Le Suicide est donc une farce aux accents graves, et a bien des egards, d’actualite. La piece interroge la valeur de la vie humaine dans un systeme qui reduit l’individu a sa fonction sociale. Le chomeur Simon, depourvu de toute utilite aux yeux du regime, ne retrouve paradoxalement de la valeur qu’au moment ou il menace de mourir. Chacun veut alors instrumentaliser son geste pour servir sa propre cause, transformant l’intime en politique.
Extraits de la piece
Raissa. Ah, je vous attrape, camarade Kalabouchkine ! Je vous tiens ! Je ne vous lacherai pas ! Remboursez-moi mes quinze roubles, immediatement ! Alexandre. Pas devant tout le monde, voyons, Raissa Filipovna. Raissa. Pourquoi vous essayez de noyer le poisson, camarade Kalabouchkine ? Vous m’avez embobinee avec votre Podsekalnikov. Pourquoi vous ai-je donne quinze roubles ? Afin qu’il se suicide pour cette roulure ? Que m’avez-vous promis ? Qu’il le ferait pour moi, et je vois que c’est Cleopatre Maximovna qui en profite.
Victor. Pardon ! Qui est cette Cleopatre Maximovna ? Vous me l’avez promis a moi, camarade Kalabouchkine. Elpedi. Vous lui avez promis, camarade Kalabouchkine, vraiment ? Alors pourquoi est-ce que moi j’ai verse l’argent ?
Alexandre. Et dites-moi, camarades, pourquoi payez-vous quand vous achetez un billet de loterie ? Pour courir votre chance. Pour vous offrir un risque. C’est la meme chose avec Podsekalnikov. Le regrette defunt est encore vivant, mais des ultimes declarations, j’en ai des sacs entiers. Il n’y a pas que vous, d’autres pretendants ont deja paye. Tenez, regardez mes poches : “je meurs, victime des youpins”, “je n’ai plus la force de vivre, a cause de la bassesse du percepteur”, “veuillez n’accuser personne de ma mort, excepte notre pouvoir sovietique bien-aime”… et ainsi de suite.
Aristarque. Je dois vous informer cependant, camarades, qu’il a deja choisi. Il se suicide au benefice de l’intelligentsia. Je viens d’avoir avec lui une conversation personnelle. Pougatchov. Et le commerce, croyez-vous qu’il a la force, camarade ? Elpedi. Et notre religion ? Victor. Et l’art ?
Informations pratiques : le spectacle a Paris
Samoubitsa (Le Suicide) (duree : 2h00)
Piece de Nikolai Erdman
Mise en scene : Serge Lipszyc
Distribution : Bruno Cadillon, Stephane Gallet, Annick Garnier, Pascal Gleizes, Isabelle Gouzou, Gerard Chabanier, Marc Segala, Juliane Corre, Serge Lipszyc, Catherine Gotrand, Sylvain Meallet, Valerie Durin, Corinne Paccioni.
A l’affiche du 8 mars au 13 mai 2005
Theatre Mouffetard
73, rue Mouffetard
75005 Paris
Metro : Place Monge, Cardinal Lemoine
Bus : 47, 84, 87, 89 (jusqu’a 21h), 91
Parking : Patriarche
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Questions frequentes
Qui est Nikolai Erdman, l’auteur de Samoubitsa ?
Nikolai Robertovitch Erdman (1900-1970) est un dramaturge et scenariste sovietique. Auteur de deux pieces majeures, Le Mandat (1925) et Le Suicide (1928), il fut arrete en 1933 et exile en Siberie pour ses ecrits satiriques juges subversifs par le regime stalinien. Apres son retour, il se consacra discretement a l’ecriture de scenarios cinematographiques.
Pourquoi la piece Le Suicide a-t-elle ete censuree par Staline ?
Staline qualifia la piece de “vide et meme nuisible” en raison de sa satire a peine voilee du systeme sovietique. Apres 18 mois de repetitions et une generale, le Parti decida de censurer definitivement la piece en octobre 1932, empechant toute representation publique en URSS pendant cinquante ans.
De quoi parle la piece Samoubitsa (Le Suicide) ?
L’histoire se deroule a Moscou en 1928. Simon Podsekalnikov, un chomeur vivant dans un appartement communautaire, menace de se suicider apres une querelle conjugale. Cette menace le transforme en symbole : intellectuels, commercants, religieux et artistes tentent tous de recuperer son geste a leur profit. C’est une tragi-comedie politique sur la manipulation et l’absurdite du systeme.
Quelle est la place du Suicide dans la tradition du theatre satirique russe ?
Le Suicide s’inscrit dans la grande tradition du theatre satirique russe, aux cotes du Reviseur de Gogol et des oeuvres de Boulgakov. Comme ces pieces, celle d’Erdman utilise l’humour et l’absurde pour denoncer les travers de la societe. Elle annonce egalement le theatre de l’absurde europeen des annees 1950 avec Ionesco et Beckett.
Ou et quand la piece Samoubitsa a-t-elle ete jouee a Paris ?
La piece a ete presentee au Theatre Mouffetard (73 rue Mouffetard, 75005 Paris) du 8 mars au 13 mai 2005, dans une mise en scene de Serge Lipszyc avec une distribution de treize comediens dont Bruno Cadillon, Stephane Gallet et Annick Garnier.