Concert du 21 novembre 2005 a 17h — AMJ, Geneve
Sommaire
Qu’est-ce que la musique juive russe ?
Nous avons choisi un programme qui represente un spectre large de la musique juive russe. Mais vient naturellement la question : “Qu’est-ce que la musique juive russe ?”
Est-ce de la musique par des compositeurs juifs ? On peut certainement trouver des compositeurs juifs dont la musique n’a rien de russe. On peut aussi trouver des compositeurs non juifs russes dont la musique sonne “tellement juive russe” ! La reponse n’est donc pas simple, et on peut toujours trouver des contre-exemples.
Le programme que nous vous proposons montre quelques exemples de musique juive russe “classique” du XXe siecle. Ce repertoire, longtemps meconnu, represente l’un des chapitres les plus fascinants de l’histoire musicale europeenne : celui d’artistes qui ont su forger un langage personnel entre deux traditions, entre deux mondes, entre l’heritage ashkenaze et la modernite classique russe.
La Russie, berceau d’une riche tradition musicale juive
La naissance de ce repertoire est intimement liee a la creation, en 1908 a Saint-Petersbourg, de la Societe de musique folklorique juive fondee par Joel Engel. Cette institution a constitue un point de ralliement pour une generation de compositeurs juifs russes desireux de transcender le folklore oral et d’en faire une musique de concert. Le mouvement a connu son age d’or entre 1910 et 1930, avant d’etre brise par la montee du stalinisme et la Shoah.
Les interpretes du concert
Oeuvres inedites du repertoire de compositeurs juifs russes du XXe siecle avec :
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Alexander Oratovski : violoncelle
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Vladimir Orehous : piano
Le duo violoncelle-piano constitue une formation ideale pour restituer la chaleur et l’expressivite de ce repertoire. Le violoncelle, par son timbre proche de la voix humaine, s’identifie naturellement aux niggunim et aux melodies hassidiques, tandis que le piano offre les harmonies de la musique classique europeenne.
Programme detaille
Le repertoire de la musique juive russe du XXe siecle
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Joel Engel : Chabad’er Melodie Freilachs
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Lazare Saminski : Kleine Rhapsodie
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Alexander Zhitomirski : Dem Rebbe’s Niggun
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Boris Levenson : Obschieds-Lied — Freilicher Tanz
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Solomon Rozovski : Rhapsodie
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Leo Zeitlin : Eli Zion
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Joseph Achron : Melodie hebraique
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Alexander Krejn : Caprice hebraique
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Alexander Veprik : Deux pieces
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Joachim Stutschewski : Suite hassidique
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Veniamin Scher : Deux danses juives
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Israel Finkelstein : Aria Danse
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Abraham Yusfin : Triptyque
Lieu : AMJ — 13 rue Hoffmann, CH-1209 Geneve
Les compositeurs en detail
Joel Engel (1868-1927) : le pere fondateur
Figure centrale de la renaissance musicale juive en Russie, Joel Engel est l’initiateur de la collecte systematique du folklore musical juif. Critique musical influent et compositeur prolifique, il fonde en 1908 la Societe de musique folklorique juive a Saint-Petersbourg. Ses Freilachs (danses joyeuses) sont parmi les premieres transcriptions academiques du repertoire klezmer pour instruments classiques. Il emigre a Tel Aviv en 1924, ou il continue son oeuvre jusqu’a sa mort.
Joseph Achron (1886-1943) : le violoniste de l’ame juive
Ne en Lituanie et forme au Conservatoire de Saint-Petersbourg, Joseph Achron est l’un des virtuoses du violon les plus admirés de sa generation. Sa Melodie hebraique (1911), dediee a Efrem Zimbalist, est l’une des pieces les plus jouees du repertoire juif classique. Elle fut popularisee par Jascha Heifetz, qui l’enregistra a plusieurs reprises. Achron emigre aux Etats-Unis en 1925, ou il compose pour Hollywood tout en continuant d’explorer le folklore judeo-russe.
Lazare Saminski (1882-1959) : le theoricien
Compositeur et chef d’orchestre russe, Lazare Saminski est egalement un theoricien important de la musique juive. Sa Kleine Rhapsodie synthetise les echelles modales du chant synagogal avec les harmonies de la musique romantique russe. Apres avoir quitte la Russie, il s’installe a New York ou il dirige pendant des annees le repertoire musical du Temple Emanu-El.
Alexander Krejn (1883-1951) : la couleur orientale
Forme au Conservatoire de Moscou, Alexander Krejn est l’un des compositeurs qui a le mieux reussi a integrer les modalites orientales du chant liturgique juif dans un langage postromantique. Son Caprice hebraique pour violoncelle et piano illustre ce mariage reussi entre Orient et Occident musical. Il reste en URSS apres la revolution et adapte son ecriture aux contraintes du realisme socialiste sans jamais renier ses racines.
Joachim Stutschewski (1891-1982) : le passeur
Violoncelliste et compositeur ne en Ukraine, Joachim Stutschewski mene une carriere internationale avant de s’etablir en Israel en 1938. Sa Suite hassidique est un hommage direct aux niggunim, ces melodies spirituelles du mouvement hassidique fonde par le Baal Shem Tov au XVIIIe siecle. L’oeuvre alterne entre contemplation mystique et danse exuberante, captant l’essence du monde hassidique de l’Europe de l’Est disparu dans la Shoah.
Les autres compositeurs du programme
Alexander Zhitomirski (1881-1937) : son Dem Rebbe’s Niggun (La melodie du Rabbi) puise directement dans le repertoire oral des communautes hassidiques d’Ukraine. Leo Zeitlin (1884-1930) : son Eli Zion est base sur la complainte liturgique chantee lors de Tisha BeAv. Veniamin Scher : ses Deux danses juives explorent le contraste entre la danse lente et meditative et la danse rapide et festive du repertoire klezmer. Abraham Yusfin : son Triptyque represente l’une des oeuvres les plus abouties du programme, articulant en trois mouvements une vision personnelle de l’identite musicale juive russe.
Contexte historique : la renaissance musicale juive en Russie
La fin du XIXe siecle et le debut du XXe siecle voient emerger dans l’Empire russe un mouvement de renaissance culturelle juive sans precedent. Dans le contexte de la Haskalah (les Lumieres juives) et du developpement des mouvements nationalistes, des intellectuels juifs cherchent a documenter, preserver et revitaliser leur patrimoine culturel.
En musique, ce mouvement prend la forme d’expeditions ethnographiques dans les villages juifs (shtetls) de la Zone de residence (les territoires ou les Juifs etaient autorises a vivre dans l’Empire russe). Des compositeurs comme Joel Engel parcourent ces regions pour collecter des centaines de melodies traditionnelles, des niggunim hassidiques aux chants liturgiques synagogaux, en passant par la musique klezmer des fetes populaires.
Ce travail de collecte se double d’une demarche de legitimation culturelle : en transposant ce folklore dans le cadre de la musique de chambre ou du recital, ces compositeurs affirment la dignite artistique de la culture juive et sa capacite a dialoguer avec les grandes traditions musicales europeennes. Certains de ces artistes, comme Achron ou Saminski, etaient eux-memes des musiciens de formation classique, formes dans les conservatoires de Saint-Petersbourg ou de Moscou.
La revolution bolchevique de 1917, puis la politique d’antireligion des annees 1920-1930, interrompent brutalement ce mouvement en URSS. Beaucoup de ces compositeurs emigrent en Palestine, aux Etats-Unis ou en Europe occidentale. Ceux qui restent en Union sovietique doivent adapter leur musique aux canons du realisme socialiste, abandonnant souvent la reference explicite au folklore juif. La Shoah acheve de detruire le monde qui avait nourri cette musique, rendant ce repertoire d’autant plus precieux comme temoignage d’une civilisation disparue.
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Questions frequentes sur la musique juive russe
Qu’est-ce que la musique juive russe ?
La musique juive russe designe un corpus d’oeuvres creees par des compositeurs juifs ayant vecu et travaille en Russie ou en URSS au cours du XXe siecle. Elle melange des elements du folklore judeo-ashkenaze (niggunim, freilachs, melodies hassidiques) avec les techniques de la musique classique europeenne et les influences de l’ecole russe. Des figures comme Joel Engel, Lazare Saminski et Joseph Achron ont joue un role fondateur en collectant et en adaptant ce patrimoine musical.
Qui sont les principaux compositeurs juifs russes du XXe siecle ?
Parmi les compositeurs juifs russes les plus importants, on peut citer Joel Engel (fondateur de la Societe de musique folklorique juive a Saint-Petersbourg), Lazare Saminski (compositeur et chef d’orchestre), Joseph Achron (dont la Melodie hebraique est une oeuvre de reference), Alexander Krejn (auteur du Caprice hebraique) et Joachim Stutschewski (sa Suite hassidique est un chef-d’oeuvre du genre). Ces artistes ont contribue a la renaissance musicale juive tout en s’inscrivant dans la tradition classique russe.
Quel est le lien entre Chostakovitch et la musique juive ?
Dmitri Chostakovitch, bien que non juif, a entretenu des liens profonds avec la culture juive. Son Trio pour piano n°2 (1944) et son cycle De la poesie populaire juive (1948) integrent des themes du folklore judeo-russe. Sous le regime stalinien, exprimer sa sympathie envers les Juifs etait un acte de courage. Chostakovitch voyait dans la musique juive une metaphore de la souffrance humaine universelle, lui offrant un espace d’expression voile sous la censure sovietique.
Qu’est-ce qu’un niggun dans la musique hassidique ?
Un niggun (pluriel : niggunim) est une melodie hassidique traditionnellement chantee sans paroles ou avec des syllabes non significatives comme “ya ba bam”. Ces chants spirituels occupent une place centrale dans la tradition hassidique. Des compositeurs comme Alexander Zhitomirski et Joel Engel ont transcrit et harmonise ces niggunim pour instruments classiques, preservant ainsi ce patrimoine oral dans un repertoire de concert.
Ou peut-on ecouter de la musique classique russe a Paris ?
Paris propose regulierement des concerts de musique classique russe et d’Europe de l’Est. La Salle Pleyel, le Theatre des Champs-Elysees et la Philharmonie de Paris programment des orchestres russes et des solistes specialises. Art-Russe.com recense les concerts de musique russe en France ainsi que les spectacles lies a la culture russe a Paris.