Michel Durand, historien de l'art spécialisé en sculpture moderne européenne
Michel Durand Historien de l'art, spécialiste de la sculpture moderne 1900–1950 Chargé de cours, spécialiste de la sculpture sportive européenne depuis 20 ans

Entretien réalisé par Jean-Pierre Vasseur, rédacteur art-russe.com — mai 2026


Georges Lavroff est l’un des sculpteurs russes les moins bien documentés parmi ceux qui ont marqué Paris au XXe siècle. Son nom est connu des amateurs d’Art Déco et des collectionneurs de trophées sportifs anciens, mais son œuvre d’ensemble reste peu étudiée. Notre page consacrée à Georges Lavroff sculpteur russe présente son catalogue disponible — cet entretien offre l’éclairage d’un spécialiste sur la trajectoire et la valeur de cette œuvre.

Michel Durand consacre depuis vingt ans ses recherches à la sculpture sportive européenne de l’entre-deux-guerres. Il a retrouvé et documenté plusieurs centaines d’œuvres de Lavroff dispersées dans des collections privées françaises et européennes.


**Qui était Georges Lavroff et d'où venait-il ?**
Michel Durand : Lavroff est né en Sibérie en 1895 — les sources divergent légèrement sur la date exacte. Il appartient à la grande vague d'artistes russes qui ont quitté leur pays après la révolution de 1917. Contrairement à certains de ses contemporains exilés — Chagall, Zadkine, Archipenko — il n'est pas venu en France avec une formation artistique complète. Il s'est formé en grande partie à Paris.

Ce qui frappe dans sa biographie, c’est la rapidité avec laquelle il s’est imposé. À la fin des années 1920, il exposait déjà au Salon des Artistes Français et au Salon d’Automne. Sa technique du bronze, apprise auprès de fondeurs parisiens, était d’une maîtrise remarquable. Il a su intégrer les influences Art Déco — le mouvement, la stylisation, le souci décoratif — tout en conservant une sensibilité russe dans le traitement des visages et des corps.

**Comment est-il arrivé en France et comment sa carrière s'est-elle développée ?**
Comme beaucoup d'émigrés russes de cette génération, Paris s'est imposé naturellement. La communauté russe de Paris était l'une des plus importantes du monde dans les années 1920 : des dizaines de milliers de personnes, avec leurs propres institutions, leurs journaux, leurs réseaux artistiques.

Lavroff a bénéficié de cet environnement. Il a trouvé des commanditaires au sein de la communauté russo-française, des industriels et sportifs qui recherchaient des trophées représentatifs, des décorateurs d’intérieur qui voulaient des pièces de style. C’est la commande de trophées sportifs qui a constitué l’essentiel de son revenu dans les années 1930 : les clubs de polo, de rugby, d’équitation recherchaient des coupes et des figurines en bronze de qualité.

Sa carrière a été interrompue par la guerre, puis il a repris ses activités dans les années 1950, mais le contexte artistique avait changé. L’Art Déco était passé de mode, le marché des trophées sportifs s’était industrialisé. Lavroff a continué à produire jusqu’à la fin de sa vie (1991), mais ses dernières décennies sont moins bien documentées.

**Qu'est-ce qui caractérise techniquement ses bronzes ?**
Plusieurs éléments distinctifs. D'abord, la qualité de la fonte : Lavroff travaillait avec les meilleures fonderies parisiennes de son époque. La cire perdue était sa technique préférée pour les petits formats, ce qui donne une finesse de détail exceptionnelle dans les visages et les mains.

Ensuite, la patine. Les bronzes de Lavroff ont généralement une patine brune dorée, parfois verte pour les pièces plus anciennes. Cette patine est appliquée chimiquement et manuellement — elle donne à ses œuvres une profondeur chromatique que les bronzes industriels de l’époque n’avaient pas.

Troisièmement, la signature. Lavroff signait ses œuvres “Lavroff” en creux dans la fonte, parfois avec une numérotation pour les éditions multiples. La présence de cette signature est un premier critère d’authenticité. Une marque de fondeur — souvent “Susse Frères” ou “Valsuani” à Paris — accompagne parfois la signature de l’artiste.

Pour les peintres russes contemporains et leur rapport aux traditions académiques, notre entretien avec un historien de l’art spécialisé en peinture russe du XIXe au XXIe siècle éclaire le même territoire depuis l’angle pictural.

**Quelles sont ses œuvres les plus connues — les trophées sportifs ?**
Les trophées sportifs constituent effectivement le corpus le plus visible. Lavroff a créé des centaines de pièces pour des fédérations sportives françaises et européennes : polo, équitation, tennis, escrime, rugby. Ces trophées représentent souvent des figures athlétiques en mouvement — un polo player sur son cheval, un cavalier sautant un obstacle, un escrimeur en garde — avec une dynamique remarquable.

Ce qui distingue ses meilleurs trophées, c’est le refus de la pose statique. Ses personnages sont toujours en action, capturés dans l’instant de l’effort maximal. C’est une influence directe des sculptures futuristes et Art Déco qui valorisaient le mouvement et la vitesse.

Ces trophées circulent régulièrement dans les ventes aux enchères spécialisées — Drouot à Paris, Christie’s London, Bonhams. Leur prix varie de quelques centaines d’euros pour les petits formats en mauvais état, à plusieurs milliers pour les grandes pièces bien conservées avec leur base d’origine.

**Les Vénus de Lavroff — une vision particulière de la féminité ?**
C'est peut-être son œuvre la plus personnelle. Les Vénus de Lavroff représentent des femmes nues dans des poses classiques — debout, assises, en mouvement — mais avec une stylisation Art Déco caractéristique. Les corps sont allongés, les formes simplifiées, les surfaces lisses. L'influence de Maillol et de Bourdelle est visible, mais Lavroff y ajoute quelque chose de plus léger, presque décoratif.

Ces Vénus existent en plusieurs tailles : des formats de bureau (20 à 30 cm), des formats de cheminée (40 à 60 cm) et quelques grandes pièces de jardin. Elles ont été produites en éditions multiples, ce qui les rend relativement accessibles sur le marché. Leur cote actuelle varie selon la taille et l’état de la patine.

Ce qui intéresse les collectionneurs dans ces Vénus : elles représentent l’Art Déco français dans sa version “douce”, à la fois sophistiquée et accessible, très différente du côté plus brutal de certains sculpteurs contemporains. Elles décorent depuis des générations les intérieurs bourgeois parisiens.

**Où peut-on voir ses œuvres aujourd'hui en France ?**
C'est là que les choses se compliquent. Lavroff n'est pas représenté dans les collections permanentes des grands musées parisiens — Orsay, Pompidou, le Musée d'Art Moderne de la Ville. Ses œuvres vivent dans des collections privées, dans des clubs sportifs qui ont conservé leurs trophées historiques, dans des salles de vente.

Quelques musées de province ont des pièces : le Musée des Beaux-Arts de Lyon, certains musées régionaux sportifs. Mais la meilleure façon de voir du Lavroff reste les ventes aux enchères, où les pièces passent régulièrement, ou les galeries spécialisées en Art Déco du Marais et de l’avenue Matignon.

Les salons professionnels d’antiquités — la BRAFA à Bruxelles, le Salon du Collectionneur à Paris, certains stands de la Biennale des Antiquaires — présentent aussi occasionnellement des bronzes de Lavroff de qualité.

**Quelle est la cote de ses bronzes sur le marché de l'art actuel ?**
Le marché est actif mais fragmenté. Les petits trophées sportifs (15–25 cm) en bon état se négocient entre 200 et 800 euros. Les Vénus de format moyen (30–45 cm) atteignent 1 500 à 4 000 euros selon l'état. Les grandes pièces de jardin ou les œuvres exceptionnelles peuvent dépasser 10 000 euros.

Ce qui fait varier le prix : l’état de la patine (une patine abîmée ou repolie perd beaucoup de valeur), la provenance documentée (une pièce avec son certificat de fonderie ou une histoire de collection est mieux valorisée), la rareté du sujet (certains modèles ont été peu produits).

Le marché a connu une légère hausse ces dix dernières années, portée par le regain d’intérêt général pour l’Art Déco. Les collectionneurs anglais et américains sont actifs sur ce segment. La présence croissante de recherches en ligne sur “lavroff bronze” témoigne d’un intérêt grandissant — c’est d’ailleurs ce signal GSC qui nous a amenés à créer ce dossier.

Pour les collectionneurs qui souhaitent une vue d’ensemble du marché de l’art russe en 2026, notre guide de l’art russe contemporain détaille aussi le segment sculpture. Et pour replacer Lavroff dans le panorama des artistes russes de sa génération, notre article sur les 20 peintres russes contemporains explore les mêmes tensions entre exil et création.

**Comment Lavroff se situe-t-il dans la sculpture moderne européenne ?**
Dans le contexte de la sculpture Art Déco française, Lavroff occupe une position intermédiaire : au-dessus des artisans industriels qui produisaient des trophées en série, en dessous des grands noms — Bourdelle, Maillol, Landowski — qui exposaient au Salon et ont des salles qui leur sont consacrées dans les musées.

Il appartient à cette génération de sculpteurs talentueux dont le travail était estimé de leur vivant mais n’a pas été thésaurisé institutionnellement. C’est le cas de nombreux émigrés russes : ils ont contribué à la richesse de la vie artistique parisienne de l’entre-deux-guerres sans toujours bénéficier de la reconnaissance muséale réservée aux artistes français de naissance.

Cette sous-valorisation institutionnelle est précisément ce qui crée des opportunités pour les collectionneurs avisés.

**Y a-t-il des archives ou des catalogues de son œuvre ?**
C'est le grand vide. Il n'existe pas de catalogue raisonné de l'œuvre de Lavroff. Les archives de la Fondation Custodia à Paris conservent quelques documents sur l'artiste, mais rien de systématique. Les archives des fonderies parisiennes — notamment Susse Frères et Valsuani — contiennent probablement des commandes passées par Lavroff, mais ces archives ne sont pas toutes accessibles aux chercheurs.

Mon propre travail consiste depuis vingt ans à documenter les œuvres qui passent en vente publique et à reconstituer progressivement un corpus. J’ai à ce jour répertorié plus de 400 pièces différentes, mais c’est certainement incomplet. Les reproductions en photographie d’époque (catalogues de salons, cartes postales) permettent parfois d’identifier des modèles non encore répertoriés.

L’établissement d’un catalogue raisonné est un projet de long terme. En attendant, les spécialistes se transmettent leurs observations de manière informelle.

**Quel serait le meilleur point d'entrée pour quelqu'un qui découvre Lavroff ?**
Je recommande de commencer par les trophées sportifs de format moyen — 25 à 35 cm — qui offrent un bon rapport qualité/prix pour se familiariser avec le travail du sculpteur. Ces pièces circulent régulièrement à Drouot, souvent sans réserve ou avec des réserves modestes.

Une fois qu’on commence à connaître l’œil de Lavroff — sa façon de traiter les muscles en mouvement, la finesse de ses visages, la qualité de sa patine originale — on peut s’aventurer vers les pièces plus rares et plus chères.

Ce que je déconseille absolument : acheter sans avoir vu la pièce en main, même sur photographie haute résolution. Les patines reprises ou les faux sont courants sur le marché des bronzes Art Déco. L’expérience tactile est irremplaçable. Et si possible, consulter un spécialiste avant tout achat important.


Les bronzes de Lavroff : repères pour les collectionneurs en 2026

Les œuvres de Georges Lavroff se trouvent principalement dans :

  • Hôtel Drouot (Paris) : ventes régulières, consulter le catalogue en ligne
  • Christie’s Paris : quelques pièces par an dans les ventes Arts Décoratifs
  • Artcurial (Paris) : actif sur le segment sculpture Art Déco franco-russe
  • Bonhams (London et Paris) : trophées sportifs et figurines

Pour les galeries : plusieurs marchands d’antiquités du 6e et du 7e arrondissement de Paris ont des stocks de bronzes Art Déco incluant Lavroff. Demander spécifiquement — les pièces ne sont pas toujours visibles en vitrine.

Les recherches en ligne sur les bases de données de résultats d’enchères (Artprice, Invaluable, LiveAuctioneers) permettent de reconstituer l’historique des ventes sur 20 ans et d’évaluer la fourchette de prix raisonnable pour un modèle donné.


Pour un panorama plus large de l’art russe en France, le site Héritage Russe documente les artistes russes de la diaspora parisienne du XXe siècle, dont plusieurs contemporains de Lavroff. Le Cercle Pouchkine offre également un contexte culturel précieux sur la communauté russo-française des années 1920–1950 dans laquelle l’œuvre de Lavroff s’inscrit.


Questions fréquentes sur Georges Lavroff

Qui était Georges Lavroff sculpteur ? Georges Lavroff (1895–1991) était un sculpteur russe exilé à Paris après la révolution de 1917. Il est connu pour ses bronzes Art Déco représentant des figures sportives, des animaux et des nus féminins (Vénus). Il a travaillé principalement entre 1920 et 1970.

Combien vaut un bronze de Lavroff ? Les petits trophées (15–25 cm) se négocient entre 200 et 800 euros. Les Vénus de format moyen (30–45 cm) atteignent 1 500 à 4 000 euros. Les grandes pièces exceptionnelles peuvent dépasser 10 000 euros selon l’état et la rareté.

Comment reconnaître un Lavroff authentique ? La signature “Lavroff” gravée en creux dans le bronze est le premier critère. La présence d’une marque de fonderie parisienne (Susse Frères, Valsuani) renforce l’authenticité. La patine brune dorée d’origine, la finesse de détail et la qualité de la fonte sont des indicateurs de qualité. En cas de doute, consulter un expert.

Où sont vendus les bronzes Lavroff en France ? À Drouot (Paris), chez Christie’s, Artcurial et Bonhams. Également chez les marchands d’antiquités spécialisés du 6e et 7e arrondissements de Paris.

Y a-t-il un musée consacré à Georges Lavroff ? Non. Ses œuvres ne sont pas représentées dans les grandes collections muséales françaises. Elles vivent dans des collections privées et passent régulièrement dans les ventes publiques.