Sophie Marchand, galeriste spécialisée en art russe à Paris
Sophie Marchand Galeriste, fondatrice de la Galerie Pouchkine (Paris, Marais) Spécialiste art russe et est-européen depuis 2008

Entretien réalisé par Hélène Roux, rédactrice art-russe.com — mai 2026


Le marché de l’art russe en France est l’un des plus singuliers d’Europe. Depuis 2022, il a traversé des turbulences sans précédent, mais il n’a pas disparu — il s’est transformé. Pour comprendre ce marché de niche, nous avons rencontré Sophie Marchand, fondatrice de la Galerie Pouchkine dans le Marais, spécialisée depuis 2008 dans l’art russe et est-européen. Si vous souhaitez d’abord découvrir les artistes eux-mêmes avant de lire ce témoignage sur le marché, notre panorama des peintres russes contemporains actifs en 2026 vous donnera les clés essentielles.


**Comment le marché de l'art russe a-t-il évolué depuis 2022 ?**
Sophie Marchand : La rupture a été nette mais pas fatale. En 2022, les premières semaines ont provoqué une forme de sidération : personne ne savait si les transactions étaient légales, si les artistes pouvaient être payés, si les œuvres pouvaient circuler. Les maisons de vente ont reporté leurs ventes russes. Les galeries ont suspendu les vernissages. Puis, progressivement, le marché a retrouvé ses repères — en se restructurant.

Ce qui a changé fondamentalement : on distingue aujourd’hui très nettement les artistes “de la diaspora” — ceux qui vivent hors de Russie depuis au moins 2021 — et les artistes restés en Russie. Les premiers continuent de vendre normalement. Pour les seconds, c’est beaucoup plus compliqué : les transferts bancaires vers la Russie restent difficiles, les expéditions d’œuvres sont soumises à des contrôles renforcés. Mais il existe des solutions légales, et certains collectionneurs très motivés les utilisent.

**Quels types de collectionneurs s'intéressent à l'art russe aujourd'hui ?**
Trois profils principaux. D'abord, les collectionneurs d'ancienne génération : des franco-russes ou des Français ayant des liens familiaux avec la Russie, souvent des personnes de 55 ans et plus qui ont découvert cet art avant 2022 et continuent de l'acheter, avec une fidélité remarquable à "leurs" artistes.

Ensuite, une nouvelle génération de collectionneurs qui ont découvert l’art russe par curiosité politique — ce que j’appelle le “collectionneur par empathie”. Ils achètent des œuvres d’artistes exilés, engagés, parfois poursuivis. C’est une motivation sincère, mais elle peut créer des déséquilibres : un artiste peut se retrouver surcoté parce qu’il est persécuté, indépendamment de la qualité de ses œuvres.

Enfin, les investisseurs. Le marché de l’art russe reste peu connu, donc potentiellement sous-valorisé pour certains artistes. Des collectionneurs avisés achètent des œuvres de la génération 1970–1985 en pari sur l’avenir.

**Les prix ont-ils baissé ou augmenté ?**
C'est très hétérogène. Les artistes de la diaspora établis avant 2022 — ceux qui avaient déjà une carrière internationale — ont maintenu ou augmenté leurs prix. Pokras Lampas, AES+F, Pavel Pepperstein : ils sont dans des segments où la demande reste forte.

Pour les artistes moins connus, restés en Russie, on a observé une baisse de 20 à 40% dans les ventes de gré à gré. Mais c’est temporaire, à mon avis. Certains de ces artistes produisent des œuvres remarquables dans des conditions difficiles — il y aura une redécouverte.

Le marché de la sculpture Art Déco russe — Lavroff, Zadkine, Archipenko — reste extrêmement robuste. Ces œuvres sont considérées comme patrimoine français autant que russe, et leur marché est pratiquement indépendant de la situation politique. La galerie spécialisée de La Vieille Russie à Paris, par exemple, a maintenu une activité soutenue dans ce segment.

**Y a-t-il encore des galeries spécialisées à Paris ?**
Oui, plusieurs, mais leur positionnement a évolué. Les galeries qui se concentraient exclusivement sur l'art russe ont souvent élargi leur scope à "l'art d'Europe de l'Est" pour signaler une distance politique. C'est parfois artificiel — leurs artistes et leurs collections sont les mêmes.

Ma galerie est restée clairement positionnée “art russe et est-européen” parce que c’est ce que nos collectionneurs attendent. Nous représentons des artistes russes, ukrainiens, kazakhs, géorgiens. La mixité géographique est devenue un atout : elle permet de mettre en perspective, de montrer que “l’art de l’espace post-soviétique” est pluriel.

Le marché parisien compte aujourd’hui une dizaine de galeries actives sur ce créneau, contre peut-être vingt avant 2022. Les disparitions se sont surtout produites chez les plus petites structures, qui n’avaient pas la trésorerie pour traverser la période de sidération initiale.

**Quelle est la place de la diaspora artistique russe ?**
Elle est devenue centrale. Paris, Berlin, Tel Aviv et New York accueillent aujourd'hui des centaines d'artistes russes exilés depuis 2022. C'est à la fois une richesse et un défi : ces artistes ont quitté leur réseau, leurs galeries, souvent leur matériel. Beaucoup ont dû repartir de zéro.

Ce que j’observe à Paris : les artistes russes de la diaspora se sont regroupés. Il y a des ateliers partagés, des expositions collectives, des réseaux d’entraide. Certains collectionneurs parisiens ont joué un rôle essentiel en offrant des espaces de travail. C’est une communauté en construction, et elle produit des œuvres d’une intensité remarquable — l’exil est souvent un catalyseur créatif.

**Faut-il distinguer "art russe" et "art de l'ex-URSS" ?**
Absolument, et c'est une distinction que les collectionneurs français font de plus en plus. "Art russe" désigne, strictement, l'art produit par des artistes de nationalité ou d'origine russe. "Art de l'ex-URSS" ou "art post-soviétique" est bien plus large : il inclut les artistes ukrainiens, azerbaïdjanais, ouzbeks, arméniens... qui partagent souvent un héritage commun avec la scène russe — formation dans les mêmes académies, références aux mêmes avant-gardes — mais produisent des œuvres distinctes.

Cette distinction est particulièrement sensible depuis 2022. Présenter un artiste ukrainien sous le label “art russe” est aujourd’hui offensant et inexact. Dans notre galerie, nous avons revu toutes nos étiquettes. C’est du respect élémentaire.

**Quels artistes connaissent un regain d'intérêt actuellement ?**
Je vois un intérêt croissant pour les sculpteurs de l'École russe de Paris des années 1920–1950 — Lavroff, Osip Zadkine, Ossip Archipenko. Ces artistes ont vécu le même exil que les artistes actuels : quitter la Russie, s'installer à Paris, reconstruire une carrière dans un contexte hostile. Leur œuvre résonne différemment aujourd'hui. Notre dossier sur [Georges Lavroff sculpteur](/georges-lavroff-sculpteur) illustre bien cet intérêt renouvelé.

Côté peinture contemporaine, je vois beaucoup de demandes pour la génération 1975–1990 — des artistes dont les prix sont encore accessibles et dont la carrière est en pleine ascension. Et, plus surprenant, un regain pour les artistes soviétiques officiels des années 1950–1970 : le réalisme socialiste est redécouvert, avec une lecture ironique ou nostalgique selon les collectionneurs.

**Comment s'initier à la collection d'art russe avec un budget limité ?**
Trois recommandations pratiques. D'abord, commencer par les œuvres sur papier : dessins, estampes, aquarelles. Pour des artistes établis, les prix sont souvent dix fois inférieurs à ceux des huiles sur toile. C'est un excellent point d'entrée.

Ensuite, regarder du côté des expositions de galeries plutôt que des ventes aux enchères pour les débuts. Les maisons de vente peuvent créer une pression artificielle. Les galeries permettent de prendre le temps, de connaître l’artiste, de comprendre l’œuvre.

Enfin, ne pas céder à la tentation de “l’artiste à la mode”. Le marché de l’art russe a ses cycles. Les artistes surmédiatisés pour des raisons politiques peuvent voir leurs cotes fluctuer. Achetez ce qui vous touche profondément, pas ce dont tout le monde parle.

**Quelles expositions voir en France en 2026 ?**
Le Centre Pompidou enrichit régulièrement ses accrochages d'art d'Europe de l'Est — leurs collections permanentes incluent des Bulatov, Kabakov, Komar & Melamid. Le Musée d'Art Moderne de Paris a une belle collection russe du XXe siècle peu montrée.

Pour les expositions temporaires, suivre les programmes des galeries du Marais et du 13e arrondissement. Et ne pas négliger les galeries en dehors de Paris : Lyon, Marseille, Bordeaux ont toutes des espaces actifs sur ce créneau.

Pour l’art décoratif russe et les objets d’art, les salons comme la Biennale des Antiquaires ou TEFAF Paris accueillent régulièrement des marchands spécialisés.

**Un conseil pour quelqu'un qui découvre l'art russe ?**
Commencez par la peinture du XIXe siècle — Répine, Sourikov, Aïvazovski — pour comprendre l'héritage. Puis plongez dans l'avant-garde du début du XXe siècle : Kandinsky, Malevitch, Rodtchenko sont révolutionnaires et accessibles. De là, le passage à l'art contemporain se fera naturellement.

Et lisez. L’art russe est indissociable de sa littérature, de sa musique, de son cinéma. Quelqu’un qui connaît Dostoïevski, Tchekhov et Tarkovski appréhende la peinture russe avec une profondeur incomparable. Voici d’ailleurs pourquoi je recommande chaleureusement l’interview réalisée par art-russe.com avec un historien de l’art spécialisé dans la peinture russe du XIXe au XXIe siècle : un éclairage complémentaire essentiel.


5 idées reçues sur l’art russe

1. “L’art russe, c’est surtout Fabergé” Fabergé est une icône de l’artisanat de luxe russe, mais il représente une infime partie d’un patrimoine infiniment plus vaste. La peinture, la sculpture, l’avant-garde, le cinéma, la musique : l’art russe est l’un des plus riches du monde.

2. “L’art russe = peinture académique pompeuse” L’Union soviétique a imposé le réalisme socialiste, mais la résistance artistique a été constante : Kabakov, Bulatov, les conceptualistes de Moscou ont produit des œuvres d’une sophistication remarquable.

3. “L’art russe contemporain est pro-Kremlin” La grande majorité des artistes russes contemporains reconnus internationalement sont critiques du pouvoir, ou ont choisi l’exil. L’art officiel russe existe, mais il est rarement celui qui s’exporte.

4. “L’art russe est inabordable” Les icônes et les œuvres des maîtres du XIXe siècle sont effectivement hors de portée. Mais la peinture russe contemporaine reste l’une des scènes les plus accessibles d’Europe pour les collectionneurs avec des budgets modérés (3 000 à 15 000 euros).

5. “Ça ne se vend plus depuis 2022” Faux. Le marché s’est adapté, concentré, mais il est actif. La demande pour l’art de la diaspora russe est même en progression.


Pour comprendre l’art russe dans son contexte culturel global, le site Héritage Russe offre des ressources précieuses sur le patrimoine russe en France. Pour qui voyage et veut prolonger cette expérience artistique, Ukraine Trips propose des itinéraires culturels dans l’espace slave qui permettent de voir l’art de l’ex-URSS sous un angle différent.


Questions fréquentes

Où trouver une galerie d’art russe à Paris ? Plusieurs galeries du Marais (3e et 4e arrondissements) sont spécialisées dans l’art russe et est-européen. La Galerie Templon présente aussi régulièrement des artistes de cet espace.

Comment acheter de l’art russe contemporain depuis la France en 2026 ? Pour les artistes de la diaspora, les transactions sont identiques à celles de tout artiste international. Pour les artistes encore en Russie, il faut passer par des galeries spécialisées qui maîtrisent les procédures de transfert légales.

Les œuvres d’art russe peuvent-elles entrer en France sans problème ? Les sanctions européennes sur la Russie ne visent pas les œuvres d’art en général. Les tableaux et sculptures peuvent entrer normalement, sous réserve du respect des procédures douanières habituelles et de l’absence de propriété de personnes sanctionnées.

Quels sont les artistes russes les plus recherchés à Paris en 2026 ? Erik Bulatov, Pavel Pepperstein, Olga Chernysheva et les artistes de la diaspora récente dominent les recherches. Dans le segment Art Déco, Georges Lavroff reste très demandé.

Existe-t-il des foires d’art dédiées à l’art russe en France ? Il n’existe pas de foire exclusivement dédiée à l’art russe en France. Mais Art Paris Art Fair et Paris+ by Art Basel accueillent régulièrement des galeries spécialisées.