La tradition musicale russe

La musique russe occupe une place singuliere dans l’histoire de la musique occidentale. Arrivee tardivement dans le concert des nations musicales europeennes, la Russie a compense ce retard par une explosion creatrice sans precedent, produisant en moins de deux siecles une constellation de compositeurs dont l’influence reste immense.

Jusqu’au XIXe siecle, la musique en Russie etait essentiellement liturgique ou populaire. Les chants orthodoxes, avec leurs polyphonies graves et leurs melodies modales, nourrissaient la vie spirituelle, tandis que les chants populaires accompagnaient le quotidien des paysans et des soldats. C’est Mikhail Glinka (1804-1857) qui posa les fondements d’une musique savante proprement russe avec ses operas Une Vie pour le Tsar (1836) et Rousslan et Ludmila (1842), ou il fusionna les formes europeennes avec des melodies et des harmonies puisees dans le folklore russe.

Dans son sillage, le Groupe des Cinq (Mogoutchaia Koutchka, la “Puissante Poignee”) reunit Mili Balakirev, Cesar Cui, Modest Moussorgski, Alexandre Borodine et Nikolai Rimski-Korsakov autour d’un projet ambitieux : creer une ecole musicale nationale, affranchie des modeles germaniques qui dominaient alors les conservatoires. Parallelement, le Conservatoire de Saint-Petersbourg, fonde en 1862 par Anton Rubinstein, et celui de Moscou, fonde en 1866 par son frere Nikolai, offraient une formation academique de premier plan. C’est de cette double tradition, savante et populaire, cosmopolite et nationale, que naquit le genie musical russe.

Les compositeurs de l’age d’or

Piotr Ilitch Tchaikovski (1840-1893)

Tchaikovski demeure le compositeur russe le plus joue dans le monde. Forme au Conservatoire de Saint-Petersbourg sous la direction d’Anton Rubinstein, il ne partagea pas le nationalisme exclusif du Groupe des Cinq, preferant integrer l’heritage russe dans les grandes formes europeennes. Sa capacite a exprimer les emotions humaines les plus intenses, du desespoir a l’extase, donne a son oeuvre une portee universelle.

Parmi ses compositions les plus celebres, les trois grands ballets — Le Lac des Cygnes (1877), La Belle au bois dormant (1890) et Casse-Noisette (1892) — ont revolutionne la danse classique en elevant la musique de ballet au rang de symphonie. Ses six symphonies, et notamment la Pathetique (no 6, 1893), sont des monuments du repertoire orchestral. Ses operas Eugene Oneguine (1879) et La Dame de pique (1890), tires de Pouchkine, comptent parmi les chefs-d’oeuvre du theatre lyrique. Le Concerto pour piano no 1 et le Concerto pour violon en re majeur restent des piliers du repertoire soliste.

Modest Moussorgski (1839-1881)

Le plus radical du Groupe des Cinq, Moussorgski refusa les conventions academiques pour forger un langage musical d’une modernite stupefiant pour son epoque. Son opera Boris Godounov (1869, revise en 1872), inspire de la piece de Pouchkine, brise les codes du genre par sa declamation realiste, ses choeurs monumentaux et la profondeur psychologique de son personnage principal. Debussy et Ravel voyaient en lui un precurseur.

Les Tableaux d’une exposition (1874), suite pour piano inspiree des aquarelles de son ami Viktor Hartmann, deviendront mondialement celebres dans l’orchestration qu’en donna Ravel en 1922. Une Nuit sur le mont Chauve (1867), poeme symphonique d’une puissance visionnaire, et les cycles de melodies Chambre d’enfants et Chants et danses de la mort completent un catalogue restreint mais fondateur.

Nikolai Rimski-Korsakov (1844-1908)

Orchestrateur de genie, pedagogue influent, Rimski-Korsakov fut le membre le plus prolifique du Groupe des Cinq et celui dont l’influence s’etendit le plus loin, puisqu’il forma a son tour Stravinsky et Prokofiev au Conservatoire de Saint-Petersbourg. Ses quinze operas, dont Sadko (1898), Le Coq d’or (1907) et La Legende de la ville invisible de Kitej (1907), deploient un univers ferique nourri de contes et legendes russes, ou l’orchestre scintille de couleurs inouies.

Son poeme symphonique Sheherazade (1888), evocation chatoyante des Mille et une nuits, demeure l’une des oeuvres orchestrales les plus jouees au monde. Son traite d’orchestration, publie a titre posthume, reste une reference pour les compositeurs et les chefs d’orchestre.

Alexandre Borodine (1833-1887)

Chimiste de profession et compositeur par vocation, Borodine incarne la figure du musicien amateur de genie. Son opera inacheve Le Prince Igor, complete apres sa mort par Rimski-Korsakov et Glazounov, contient les celebres Danses polovtsiennes, dont les melodies ont inspire la comedie musicale americaine Kismet (1953). Ses deux symphonies et le poeme symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale (1880) sont des joyaux du repertoire russe, conjuguant energie epique et lyrisme contemplatif.

Les compositeurs russes du XXe siecle

Sergei Rachmaninov (1873-1943)

Dernier des grands romantiques russes, Rachmaninov fut a la fois compositeur, pianiste virtuose et chef d’orchestre. Ne dans une famille de musiciens, forme au Conservatoire de Moscou, il connut un succes foudroyant avec son Concerto pour piano no 2 en ut mineur (1901), compose apres une grave depression soignee par l’hypnose. Cette oeuvre, d’un lyrisme incandescent, reste l’un des concertos pour piano les plus populaires jamais ecrits.

Emigre aux Etats-Unis apres la Revolution de 1917, Rachmaninov poursuivit une carriere de concertiste triomphale tout en composant ses oeuvres les plus abouties : le Concerto pour piano no 3 (1909), la Rhapsodie sur un theme de Paganini (1934), la Symphonie no 2 (1907) et les Danses symphoniques (1940), son testament musical. Ses preludes et etudes-tableaux pour piano sont des sommets du repertoire pianistique.

Igor Stravinsky (1882-1971)

Eleve de Rimski-Korsakov, Stravinsky bouleversa la musique du XXe siecle avec une audace qui n’a pas de precedent. En trois ballets composes pour les Ballets Russes de Serge de Diaghilev a Paris — L’Oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911) et Le Sacre du printemps (1913) —, il fit passer la musique de l’heritage romantique a la modernite. La premiere du Sacre, le 29 mai 1913 au Theatre des Champs-Elysees, provoqua un scandale legendaire : les rythmes sauvages, les dissonances brutales et la choreographie de Nijinski dechainerent le public.

Par la suite, Stravinsky traversa plusieurs periodes stylistiques : neoclassicisme (Pulcinella, 1920 ; Symphonie de Psaumes, 1930), puis serialisme (Threni, 1958). Naturalise americain en 1945, il ne revint en Russie qu’une seule fois, en 1962, a l’invitation de Khrouchtchev. Son influence sur la musique du XXe siecle est incommensurable.

Sergei Prokofiev (1891-1953)

Enfant prodige, Prokofiev entra au Conservatoire de Saint-Petersbourg a treize ans, ou il etudia avec Rimski-Korsakov et Liadov. Son style percussif, motorique, ironique et lyrique a la fois lui valut le surnom de “footballeur de la musique” de la part des critiques deconcertes par ses premieres sonates pour piano.

Apres des annees d’exil en France et aux Etats-Unis (1918-1936), il retourna en URSS, ou il composa ses oeuvres les plus populaires : le ballet Romeo et Juliette (1935), le conte musical Pierre et le Loup (1936), la cantate Alexandre Nevski (1939), et les Concertos pour piano no 3 (1921) et no 5. Ses sept symphonies, dont la Classique (no 1, 1917) et la Cinquieme (1944), temoignent d’une maitrise formelle alliee a une inspiration melodique genereuse. Il mourut le 5 mars 1953, le meme jour que Staline.

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

Compositeur de quinze symphonies et quinze quatuors a cordes, Chostakovitch fut le temoin musical de l’epoque sovietique dans toute sa complexite tragique. Sa Symphonie no 1 (1926), composee a dix-neuf ans en guise de travail de fin d’etudes au Conservatoire de Leningrad, le rendit immediatement celebre.

En 1936, un article de la Pravda intitule “Le chaos au lieu de la musique” condamna son opera Lady Macbeth du district de Mtsensk (1934), et Chostakovitch vecut des lors sous la menace permanente de la repression stalinienne. Sa Symphonie no 5 (1937), sous-titree “reponse d’un artiste sovietique a une critique juste”, est a la fois un chef-d’oeuvre symphonique et un document sur la terreur. La Symphonie no 7 “Leningrad” (1941), composee pendant le siege de la ville, devint un symbole de la resistance. Ses derniers quatuors a cordes, d’une intiosite poignante, explorent la solitude et la mort avec une sincerite desarmante.

Alexandre Scriabine (1872-1915)

Figure inclassable de la musique russe, Scriabine evolua d’un romantisme chopinien vers un langage harmonique radicalement novateur, fonde sur l’accord mystique (quarte superposee) et une vision synesthesique unissant musique, lumiere et couleur. Ses sonates pour piano, notamment les cinq dernieres (no 6 a no 10), sont des oeuvres d’une complexite harmonique vertigineuse. Le Poeme de l’extase (1908) et Promethee, le poeme du feu (1910), pour orchestre et clavier de lumieres, anticipent les recherches multimedia du XXe siecle. Mort prematurement a quarante-trois ans, Scriabine laisse une oeuvre prophetic qui continue de fasciner pianistes et musicologues.

Violonistes et interpretes russes celebres

La Russie n’a pas seulement produit des compositeurs de genie ; elle a aussi forme des interpretes dont la virtuosite et la profondeur musicale ont marque l’histoire de l’interpretation.

David Oistrakh (1908-1974)

Ne a Odessa, David Oistrakh est unanimement reconnu comme l’un des plus grands violonistes du XXe siecle. Sa sonorite ample et chaleureuse, sa technique impeccable et sa musicalite profonde lui valurent l’admiration de compositeurs comme Chostakovitch et Prokofiev, qui lui dedierent leurs concertos pour violon. Son enregistrement du Concerto pour violon de Tchaikovski reste une reference absolue.

Jascha Heifetz (1901-1987)

Ne a Vilna (alors dans l’Empire russe), Heifetz est considere par beaucoup comme le plus grand violoniste de tous les temps. Eleve de Leopold Auer au Conservatoire de Saint-Petersbourg, il emigra aux Etats-Unis apres la Revolution. Sa precision technique foudroyante, la purete de son intonation et la noblesse de son phrasee firent de lui un modele pour des generations de violonistes. Le violoncelliste et chef d’orchestre David Galoustov perpetue aujourd’hui cette tradition d’excellence musicale russe.

Mstislav Rostropovitch (1927-2007)

Le plus grand violoncelliste du XXe siecle fut aussi un ardent defenseur de la liberte. Ami de Soljenitsyne, il quitta l’URSS en 1974 et fut dechu de sa citoyennete sovietique. Britten, Prokofiev et Chostakovitch composerent pour lui des oeuvres majeures. En novembre 1989, il joua Bach devant le mur de Berlin en train de tomber, dans l’une des images les plus emblematiques du siecle.

Sviatoslav Richter (1915-1997) et Evgeny Kissin (ne en 1971)

Richter, pianiste a la technique transcendante et au repertoire encyclopedique, donna des interpretations legendaires de Prokofiev, Schubert et Beethoven. Kissin, apparu sur la scene internationale a douze ans en jouant les deux concertos pour piano de Chopin avec l’Orchestre philharmonique de Moscou, perpetue la grande tradition pianistique russe avec une virtuosite et une sensibilite rares.

Tableau chronologique des compositeurs russes

Compositeur Dates Oeuvres principales Genre

Mikhail Glinka 1804-1857 Une Vie pour le Tsar, Rousslan et Ludmila Opera, orchestre

Alexandre Borodine 1833-1887 Le Prince Igor, Dans les steppes de l’Asie centrale Opera, orchestre

Modest Moussorgski 1839-1881 Boris Godounov, Tableaux d’une exposition Opera, piano

Piotr Ilitch Tchaikovski 1840-1893 Le Lac des Cygnes, Eugene Oneguine, Symphonie no 6 Ballet, opera, symphonie

Nikolai Rimski-Korsakov 1844-1908 Sheherazade, Le Coq d’or, Sadko Orchestre, opera

Alexandre Scriabine 1872-1915 Poeme de l’extase, Promethee, Sonates pour piano Piano, orchestre

Sergei Rachmaninov 1873-1943 Concerto pour piano no 2, Rhapsodie sur un theme de Paganini Piano, orchestre

Igor Stravinsky 1882-1971 Le Sacre du printemps, L’Oiseau de feu, Petrouchka Ballet, orchestre

Sergei Prokofiev 1891-1953 Romeo et Juliette, Pierre et le Loup, Symphonie no 5 Ballet, orchestre, opera

Dmitri Chostakovitch 1906-1975 Symphonie no 5, Symphonie no 7, Quatuors a cordes Symphonie, musique de chambre

L’heritage de la musique russe en France

Les liens entre la musique russe et la France sont anciens et reciproques. Des le XIXe siecle, Tchaikovski etait regulierement programme a Paris et entretenait une correspondance avec Camille Saint-Saens. Mais c’est l’arrivee des Ballets Russes de Serge de Diaghilev a Paris en 1909 qui transforma definitivement la vie musicale francaise. En commandant L’Oiseau de feu, Petrouchka et Le Sacre du printemps a Stravinsky, Diaghilev fit de Paris la capitale mondiale de l’avant-garde musicale. L’histoire de cette epopee se prolonge dans les rues de Montmartre, ou la communaute russe emigree a laisse une empreinte durable.

Apres la Revolution de 1917, Paris devint le foyer de l’emigration musicale russe. Rachmaninov y donna de nombreux recitals, Prokofiev y vecut dix-huit ans, et une generation de musiciens, de chanteurs et de pedagogues russes s’installa dans la capitale, enrichissant durablement l’enseignement musical francais. Aujourd’hui encore, les concertos de Tchaikovski et de Rachmaninov figurent parmi les oeuvres les plus demandees par le public francais, et l’on peut decouvrir le repertoire meconnu des compositeurs juifs russes, qui constitue un pan fascinant de cet heritage. Pour approfondir la decouverte de cette culture, l’apprentissage de la langue russe permet d’acceder aux livrets d’opera et a la poesie russe dans toute leur richesse.

Les conservatoires et les grandes scenes francaises continuent de programmer abondamment le repertoire russe. La musique de Tchaikov ski accompagne chaque saison de ballet, Chostakovitch est l’un des compositeurs les plus joues par les orchestres symphoniques, et les pianistes russes formes dans la tradition des conservatoires de Moscou et de Saint-Petersbourg continuent de dominer les grands concours internationaux.

Questions frequentes sur les compositeurs russes

Qui est le plus grand compositeur russe ?

Piotr Ilitch Tchaikovski (1840-1893) est generalement considere comme le plus grand compositeur russe pour l’universalite de son oeuvre. Le Lac des Cygnes, Casse-Noisette et sa Symphonie no 6 Pathetique figurent parmi les compositions les plus jouees au monde. Cependant, Rachmaninov, Stravinsky et Chostakovitch sont egalement cites comme les figures majeures de la musique russe, chacun ayant profondement renouvele le langage musical de son epoque.

Quels sont les operas russes les plus celebres ?

Eugene Oneguine et La Dame de pique de Tchaikovski, Boris Godounov de Moussorgski, Le Prince Igor de Borodine, Le Coq d’or et Sadko de Rimski-Korsakov constituent le coeur du repertoire lyrique russe. Au XXe siecle, L’Amour des trois oranges de Prokofiev et Lady Macbeth du district de Mtsensk de Chostakovitch ont marque l’histoire de l’opera.

Qui sont les violonistes russes les plus celebres ?

David Oistrakh (1908-1974), considere comme l’un des plus grands violonistes du XXe siecle, et Jascha Heifetz (1901-1987), ne dans l’Empire russe, dominent le pantheon. Plus recemment, Maxim Vengerov et Vadim Repin perpetuent cette tradition. Le violoncelliste Mstislav Rostropovitch et le pianiste Sviatoslav Richter comptent egalement parmi les interpretes russes les plus illustres.

Ou ecouter de la musique russe en France ?

La musique russe est regulierement programmee a l’Opera de Paris, a la Philharmonie de Paris, au Theatre des Champs-Elysees et au Theatre du Chatelet. Des festivals comme La Folle Journee de Nantes consacrent regulierement des editions a la musique russe. Les ballets de Tchaikovski sont donnes chaque saison par le Ballet de l’Opera de Paris.

Quel lien entre les compositeurs russes et la France ?

Le lien est ancien et profond. Tchaikovski fut tres joue a Paris de son vivant. Les Ballets Russes de Diaghilev, installes a Paris des 1909, commanderent des oeuvres a Stravinsky et Prokofiev. Apres 1917, de nombreux musiciens russes emigrerent a Paris, faisant de la capitale un foyer de la musique russe en exil. Aujourd’hui, le repertoire russe occupe une place centrale dans la programmation des orchestres et des scenes lyriques francaises.

Qu’est-ce que le Groupe des Cinq en musique russe ?

Le Groupe des Cinq (Mogoutchaia Koutchka) designe cinq compositeurs russes du XIXe siecle : Mili Balakirev, Cesar Cui, Modest Moussorgski, Alexandre Borodine et Nikolai Rimski-Korsakov. Unis par la volonte de creer une musique specifiquement russe, ils puiserent dans le folklore, les chants liturgiques orthodoxes et les themes historiques pour s’affranchir des modeles germaniques et italiens.

Quelles sont les oeuvres de Rachmaninov les plus connues ?

Le Concerto pour piano no 2 en ut mineur (1901), le Concerto pour piano no 3 (1909), la Rhapsodie sur un theme de Paganini (1934), la Symphonie no 2 (1907) et les Preludes pour piano. Son style allie un lyrisme romantique intense a une virtuosite pianistique exceptionnelle.