Baba Yaga est probablement le personnage de conte russe le plus souvent peint, dessiné et mis en musique : la vieille femme de la forêt, sa hutte tournante, son mortier volant. Pour comprendre pourquoi les artistes y reviennent depuis cent cinquante ans, il faut suivre le motif de la collecte des contes, au milieu du XIXe siècle, jusqu’aux toiles et partitions qui l’ont fixé.
D’où vient Baba Yaga ?
Baba Yaga est une figure du folklore slave dont l’origine exacte reste indéterminée. Le premier grand corpus écrit des contes russes est celui d’Alexandre Afanassiev (1826-1871), publié entre 1855 et 1863. Vassilissa la Très-Belle y figure sous le numéro 59 de l’édition originale. Il s’agit d’une mise par écrit d’une tradition orale : aucune version originelle unique n’est connue.
Le nom lui-même est un petit mystère. « Baba » signifie à peu près « vieille femme », « grand-mère » ; « Yaga » est un nom propre d’étymologie incertaine, qu’Afanassiev rapprochait du sanskrit áhi, « serpent », sans que l’hypothèse soit établie. Les interprétations modernes (gardienne du seuil entre les mondes, figure d’initiation, ogresse) sont des lectures, pas des significations prouvées.
Ses attributs, en revanche, sont stables dans les contes comme dans l’art :
- une izba, maison de rondins posée sur des pattes de poule et capable de pivoter, que le héros doit prier de se tourner vers lui ;
- un mortier dans lequel elle voyage, mû par un pilon ;
- un balai avec lequel elle efface ses traces ;
- une « jambe d’os », qui évoque la mort et la garde des frontières.
Pour le panorama complet du conte lui-même, d’autres sites de culture russe en proposent une lecture littéraire. Ici, c’est le regard des artistes qui compte.
Ce que raconte Vassilissa la Très-Belle
Comme c’est l’histoire que Bilibine illustre, mieux vaut la résumer. Dans le conte recueilli par Afanassiev, Vassilissa est maltraitée par sa belle-mère et ses demi-sœurs, qui l’envoient chez Baba Yaga chercher du feu. Sa survie dépend du respect des règles d’hospitalité et de l’aide de sa poupée protectrice. À la fin, elle rapporte un crâne lumineux qui contient le feu et qui causera la punition de sa belle-mère et de ses demi-sœurs. Baba Yaga n’y est donc pas un simple monstre : elle éprouve la jeune fille, qui sort transformée de la rencontre. Ce Vassilissa-là ne doit pas être confondu avec celle de la Princesse-Grenouille, appelée « la Très-Sage ».
Hartmann, ou la cabane qui marche
Avant les peintres du Monde de l’art, il y eut un architecte. Viktor Hartmann (1834-1873) avait dessiné une série de projets et d’études fantaisistes inspirés du répertoire russe, dont une cabane à pattes de poule. Sa mort prématurée en 1873 provoque une exposition commémorative à Saint-Pétersbourg au début de 1874, que visite son ami le compositeur Modeste Moussorgski.
C’est de cette exposition que naissent Les Tableaux d’une exposition, suite pour piano écrite en juin et juillet 1874. La suite, d’une trentaine de minutes, enchaîne dix pièces reliées par une « Promenade » récurrente : ce thème figure le visiteur qui avance d’un tableau à l’autre, et c’est lui qui nous conduit, à mi-parcours, devant la hutte de la sorcière. Parmi les dix morceaux figure La Cabane sur des pattes de poule (Baba Yaga), où la musique ne se contente pas de décrire l’image : elle y ajoute le galop de la sorcière, son mortier et sa menace. La partition ne fut publiée qu’en 1886, cinq ans après la mort du compositeur, dans une édition de Rimski-Korsakov qui contenait de nombreuses erreurs ; l’orchestration de Maurice Ravel, en 1922, est devenue la version la plus jouée. On retrouve cette œuvre dans notre sélection des chefs-d’œuvre de la musique classique russe.
Deux autres compositeurs ont traité la même figure. Tchaïkovski lui consacre en 1878 une courte pièce de son Album pour la jeunesse, et Anatoli Liadov en fait en 1903-1904 un tableau symphonique, Baba Yaga, op. 56, où le basson énonce le thème. Hartmann, Moussorgski, Tchaïkovski, Liadov : la sorcière arrive à la musique avant d’imposer son image aux peintres. Ce détail change la manière d’écouter ces partitions : on y entend une sorcière déjà dessinée par l’architecte, déjà racontée par les conteurs, et que chaque compositeur réinvente à sa façon, en mettant en avant le galop, la grimace ou la peur.
Bilibine : la ligne qui fixe l’image
Pour la plupart des lecteurs de contes russes, la Baba Yaga « officielle » est celle d’Ivan Bilibine (1876-1942). Membre du mouvement Mir iskousstva, « Le Monde de l’art », il renouvelle au tournant du XXe siècle l’illustration des contes avec une ligne noire précise, des aplats de couleur, des bordures décoratives qui puisent dans l’art populaire ancien.
Ses illustrations pour Vassilissa la Très-Belle datent de la charnière 1899-1900 selon les catalogues, et une version intitulée La Sorcière Baba Yaga est parfois datée de 1902. Les datations varient d’une notice à l’autre, parce que Bilibine a publié ses images dans plusieurs éditions successives. Dans la scène la plus célèbre, la vieille femme file dans son mortier, pilon levé et balai en main, au milieu d’une forêt stylisée.
Le recueil qui consacre sa manière paraît en 1901, publié par l’imprimerie d’État Goznak, et d’autres contes suivent jusqu’en 1903. Son trait ferme, comparé à celui d’un vitrail, lui vaut le surnom d’« Ivan Main-de-fer ». Bilibine mène aussi des recherches ethnographiques en Russie entre 1902 et 1904, sur les broderies, l’artisanat, l’architecture en bois et les loubki. Il dessine également des décors et des costumes de théâtre, notamment pour Le Coq d’or de Rimski-Korsakov.
Son destin est celui de beaucoup d’artistes de sa génération. Après la révolution de 1917, il quitte la Russie, séjourne en Égypte, puis s’installe à Paris en 1925, où il travaille pour des éditeurs français comme Flammarion. Il revient à Leningrad en 1936, y enseigne à l’Académie des arts et meurt de faim pendant le siège de la ville, le 7 février 1942. Ce parcours explique la parenté de son style avec l’estampe populaire, décrite dans notre guide du loubok et de l’art naïf russe.
Pourquoi une sorcière attire-t-elle autant les artistes ?
La réponse tient d’abord à l’ambiguïté du personnage. Le texte du Centre Pompidou consacré à Kandinsky la décrit comme une sorcière et un esprit de la forêt dont les origines précèdent la christianisation de la Russie ; chez les Zyriènes, elle apparaît sous le nom d’Ëma ou Yoma, tantôt dévoreuse d’enfants, tantôt aide du héros, et elle se rattache à l’esprit forestier Léchi. Pour un artiste, cette instabilité est un cadeau : elle autorise le grotesque aussi bien que le tragique.
Le deuxième atout est visuel. Peu de figures du folklore réunissent autant d’éléments immédiatement lisibles : une maison qui marche, un véhicule absurde, un balai, une jambe d’os. Chaque artiste peut en privilégier un seul et rester reconnaissable.
Enfin, Baba Yaga offre un terrain commun à des générations opposées. Les peintres du Monde de l’art y cherchent l’authenticité d’un art populaire redécouvert ; les modernes y trouvent un signe pur. Kandinsky, qui avait réalisé une interprétation visuelle abstraite des Tableaux d’une exposition quand il enseignait au Bauhaus, a ainsi eu deux fois affaire à la même sorcière, par l’estampe puis par la musique.
Vasnetsov : la sorcière en grand format
Viktor Vasnetsov (1848-1926) a mis près de vingt ans à mûrir son sujet. Sa Baba-Yaga, huile sur toile de 198 × 310 cm datée de 1917, fait partie du cycle Le Poème des sept contes, réalisé entre 1901 et 1926. La composition montre la sorcière traversant les airs dans son mortier, en robe rouge, emportant le jeune Ivanouchka vêtu d’une chemise blanche.
Le tableau porte un double héritage. Sa date, 1917, a nourri une lecture politique : le rouge de la robe renvoyait, pour certains, aux bouleversements de la révolution. Vasnetsov refusait pourtant que l’œuvre soit comprise comme une allégorie des Rouges et des Blancs. Elle ne fut pas montrée du vivant du peintre et ne parut en public qu’en 1927, lors d’une exposition posthume. Vasnetsov est associé à la maison-musée qui porte son nom à Moscou, rattachée à la Galerie Tretiakov ; avant tout déplacement, mieux vaut vérifier dans le catalogue officiel de la Tretiakov où la toile est exposée. Les grandes institutions russes qui abritent ces œuvres sont présentées dans notre article sur l’Ermitage et la Galerie Tretiakov.
Kandinsky et les loubki : la sorcière en signe
L’une des représentations les plus inattendues de Baba Yaga est signée Vassily Kandinsky. Sa xylographie Baba Jaga, réalisée en 1907 sur papier (8 × 17 cm), est conservée au Centre Pompidou, à Paris. Kandinsky collectionnait les loubki, ces estampes populaires russes où figurent la sorcière et Ivan Tsarévitch, et il les a longtemps gardés en tête, y compris au moment de basculer vers l’abstraction.
Chez lui, Baba Yaga n’est plus un personnage à raconter mais un signe, au même titre que le cavalier ou le vieillard barbu : une figure d’un vocabulaire visuel russe qu’il transpose dans un langage moderne. Cette passerelle entre folklore et avant-garde est détaillée dans notre guide de l’avant-garde russe de Kandinsky à Malevitch.
Repères chronologiques
Le tableau suivant résume les jalons que nous avons pu dater de manière fiable.
| Date | Artiste | Œuvre | Support ou lieu |
|---|---|---|---|
| 1855-1863 | Alexandre Afanassiev | Contes populaires russes (Vassilissa la Très-Belle, n° 59) | Recueil imprimé |
| 1874 | Modeste Moussorgski | La Cabane sur des pattes de poule | Suite pour piano, d’après Hartmann |
| 1878 | Piotr Tchaïkovski | Baba Yaga, Album pour la jeunesse | Pièce pour piano |
| 1899-1902 | Ivan Bilibine | Illustrations de Vassilissa la Très-Belle | Lithographies en couleurs |
| 1903-1904 | Anatoli Liadov | Baba Yaga, op. 56 | Tableau symphonique |
| 1907 | Vassily Kandinsky | Baba Jaga | Xylographie, Centre Pompidou |
| 1917 | Viktor Vasnetsov | Baba-Yaga | Huile sur toile, 198 × 310 cm |
| 1922 | Maurice Ravel | Orchestration des Tableaux | Version symphonique |
On remarque que la musique précède la peinture : Moussorgski et Tchaïkovski traitent le sujet avant Bilibine et Vasnetsov, ce qui rappelle que la sorcière a d’abord été une figure sonore et théâtrale avant d’être un motif d’atelier.
Baba Yaga à la scène et à l’écran
Le motif ne s’arrête pas aux ateliers. En 1917, les Ballets russes présentent Contes russes au Théâtre du Châtelet, avec un décor qui montre la hutte de la sorcière : le motif entre alors dans le ballet moderne, à l’époque de Diaghilev et des Ballets russes. Le cinéma soviétique prend le relais : en 1939, Alexandre Rou réalise Vassilissa la Très-Belle, film en prises de vues réelles où la sorcière est jouée par l’acteur Gueorgui Milliar. Rou et Milliar se retrouvent pour Morozko et Le Feu, l’Eau et les Tuyaux de cuivre (tous deux en 1964), puis pour Baba Yaga en 1973.
Notons un détail souvent oublié : le film de 1939 est un film en prises de vues réelles, pas un dessin animé.
Voir et entendre Baba Yaga aujourd’hui
Plusieurs pistes permettent de prolonger la découverte, en France comme en Russie :
- Écouter La Cabane sur des pattes de poule dans la version pour piano de Moussorgski, puis dans l’orchestration de Ravel : la différence de couleur est saisissante.
- Chercher la xylographie de Kandinsky dans les collections du Centre Pompidou, à Paris.
- Consulter en ligne les illustrations de Bilibine, souvent reproduites par les bibliothèques et catalogues spécialisés.
- Repérer, dans la Galerie Tretiakov et sa maison-musée Vasnetsov, les œuvres liées aux contes.
Il faut enfin signaler une limite : en France, il n’existe plus de musée national dédié à l’art populaire russe. Les anciennes collections du musée des Arts et Traditions populaires ont été transférées au Mucem, à Marseille, mais rien ne permet d’affirmer qu’un ensemble consacré à Baba Yaga y soit actuellement exposé. Une exposition monographique parisienne sur Bilibine en 2020 n’est pas non plus attestée.
Pour construire sa propre lecture, voici trois questions simples à se poser devant n’importe quelle représentation de Baba Yaga :
- L’artiste montre-t-il la sorcière, sa maison ou son véhicule ? Hartmann choisit la maison, Vasnetsov le vol, Bilibine le portrait en mouvement.
- Le registre est-il celui du conte, de la satire ou du symbole ? Kandinsky tire la figure vers le signe.
- Quelle part laisse-t-il à l’ambivalence : menace, aide, ou les deux ?
Ces trois questions suffisent à comprendre pourquoi une même vieille femme de la forêt a traversé autant de styles. Baba Yaga reste un motif ouvert : chaque artiste y met ce que son époque redoute ou espère de la forêt.
