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Dominique Fernandez, Prix Goncourt 1982, signe une biographie magistrale du cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein aux Editions Grasset. A travers une approche psychobiographique inédite, il dévoile les liens profonds entre la vie tourmentée du réalisateur et ses chefs-d’oeuvre, du Cuirassé Potemkine à Ivan le Terrible.
Le livre et son auteur
Le Cuirassé Potemkine est reconnu comme l’un des plus grands classiques du cinéma mondial. Nous avons tous vu d’autres films d’Eisenstein : La Grève, La Ligne générale, Alexandre Nevski, Ivan le Terrible, Octobre. Nous savons qu’Eisenstein a créé le cinéma révolutionnaire, mais nous n’avons qu’une connaissance superficielle du créateur lui-même.
Dominique Fernandez est romancier, essayiste, traducteur et critique littéraire au Nouvel Observateur. Il a obtenu le Prix Médicis en 1974 pour Porporino ou les mystères de Naples, et le Prix Goncourt en 1982 pour Dans la main de l’ange. Parmi ses derniers ouvrages parus : Tribunal d’honneur (1996), Rhapsodie roumaine (1998), Nicolas (2000), La course à l’abîme (2003).
Ce livre a été publié pour la première fois en 1975 aux Editions Grasset sous le titre Eisenstein, l’arbre jusqu’aux racines II. Il est à nouveau disponible dans une version mise à jour par l’auteur.
Une méthode psychobiographique novatrice
Dominique Fernandez n’a pas écrit une biographie ordinaire. Il s’est attaché à découvrir les liens profonds qui existent entre la vie et l’oeuvre du grand cinéaste. Comme il l’explique : “L’oeuvre d’Eisenstein est une autobiographie ininterrompue mais sous la forme d’une transposition grandiose qui est le contraire de l’aveu.”
C’est à partir des films qu’il a reconstitué ce qui pouvait bien être arrivé à leur auteur. La psychologie de la création est étudiée à travers les oeuvres, grâce aux oeuvres, selon une méthode qui a renouvelé la critique littéraire et la critique d’art, mais qui n’avait jamais été appliquée au cinéma.
Dominique Fernandez se livre à une analyse formelle très poussée des six films d’Eisenstein. Il souligne notamment ce qu’exprime le “montage” pour le cinéaste. A travers cette étude, il révèle les obsessions profondes d’Eisenstein : enfant mis en pièces par l’éclatement de la cellule familiale, citoyen soviétique aux prises avec la tentation homosexuelle, personnage pathétique qui n’a jamais réussi à vivre et qui, pendant de longues années, n’arrivait ni à vivre ni à créer.
Cet ouvrage passionnera tous ceux qui aiment les films d’Eisenstein, mais il se lit aussi comme un roman, le plus tragique qui soit.
Eisenstein, Pouchkine et le thème unique
La figure qui intéressait le plus Eisenstein était Pouchkine. Son premier film en couleurs, s’il avait eu le temps de le faire, aurait été consacré au grand poète russe. Le 9 février 1948, deux jours avant sa mort, il s’ouvrit de ce projet lors d’un entretien avec Ilya Veissfeld, professeur de cinédramaturgie à Moscou.
“Quel est le sujet de toutes les oeuvres de Pouchkine ? Simplifions le schéma : un barbon barre le chemin du bonheur. Deux jeunes s’aiment et un vieillard est une entrave à leur amour. Rappelez-vous Eugène Onéguine, les Tziganes, Boris Godounov, la Fille du capitaine… Dans la Dame de pique, c’est la vieille qui recèle le secret.”
Eisenstein reliait cette obsession récurrente au traumatisme vécu par Pouchkine au lycée, lorsqu’il s’éprit de la femme de Karamzine. La lettre qu’il lui écrivit fut montrée au mari, et c’est ensemble qu’ils vinrent au rendez-vous. Pour le poète, ce fut un choc dont il ne put se libérer tout au long de sa vie.
“Ce traumatisme, le plus grave de la vie de Pouchkine, était probablement inconscient ; mais il ne pouvait pas ne pas traverser toute son oeuvre, il devait en rester le thème unique — varié à l’infini”, expliquait Eisenstein.
Le parallèle avec Charlie Chaplin
Eisenstein, qui avait rencontré Chaplin à Hollywood et s’était lié d’amitié avec lui, établissait un parallèle fascinant entre le génie de Charlot et celui de Pouchkine. Dans ses écrits privés, il abandonnait la position conventionnelle qui expliquait l’humour chaplinesque par l’absurdité du système américain, pour rattacher le génie de Charlot aux obsessions secrètes de Chaplin.
“Chaplin. Toute sa vie, il a aimé la femme de Hearst. Ses multiples liaisons n’étaient que prétextes à procès, à pensions ruineuses. Il change de femme pour retrouver la seule, celle qui est semblable à son unique amour. De même Pouchkine qui chercha et découvrit Natalia Gontcharova qui ressemblait à la femme de Karamzine”, confiait Eisenstein à Veissfeld.
Dans une lettre à Youri Tynianov, Eisenstein écrivait : “La biographie sentimentale de Chaplin est telle précisément. C’est l’amour pour la seule et unique Marion Davies qui fut donnée à un autre, à Randolph Hearst. Hearst est cette même Vater Imago, châtiant, que fut Karamzine, seulement sous des formes beaucoup plus terrifiantes et turbulentes.”
Le troisième Eisenstein
Il y a deux images courantes d’Eisenstein. Pour les uns, c’est le chroniqueur et le poète de la Révolution russe, celui qui a su incarner le nouvel idéal collectiviste. Pour les autres, c’est un théoricien du cinéma, attaché surtout à fonder une science du cadrage, du montage et de la mise en scène.
Entre la critique de type sociologique marxiste et la critique de type formaliste ou structuraliste, il ne semblerait pas qu’il reste grand-chose à dire. Dans les deux cas, on rejette l’idée que la vie privée de l’artiste ait pu avoir une incidence sur ses oeuvres.
Mettre en parallèle la vie et l’oeuvre, découvrir un traumatisme inconscient qui éclaire l’une et l’autre : voilà les principes mêmes de la psychobiographie. Les mots “traumatisme” et “inconscient” sortent de la bouche d’Eisenstein lui-même, invitant à voir sous un jour tout nouveau l’auteur de films qui passent pour être absolument étrangers à la “psychologie”.
L’Eisenstein marxiste et l’Eisenstein formaliste n’auraient pas caché si longtemps le troisième Eisenstein, si les explications par la psychologie n’avaient pas été aussi mal vues en U.R.S.S. Sur ce terrain, Eisenstein ne pouvait s’avancer qu’avec prudence.
Questions fréquentes
Qui est Sergueï Eisenstein et pourquoi est-il célèbre ?
Sergueï Eisenstein (1898-1948) est un cinéaste soviétique considéré comme l’un des pères du cinéma mondial. Il est célèbre pour Le Cuirassé Potemkine, Octobre, Alexandre Nevski et Ivan le Terrible. Il a révolutionné l’art du montage cinématographique et créé le cinéma révolutionnaire soviétique.
Que révèle Dominique Fernandez dans sa biographie d’Eisenstein ?
Dominique Fernandez applique la méthode psychobiographique pour révéler les liens profonds entre la vie privée d’Eisenstein et ses films. Il met en lumière les obsessions inconscientes du cinéaste, notamment l’éclatement familial et les tensions personnelles qui traversent toute son oeuvre.
Quels sont les principaux films d’Eisenstein analysés dans le livre ?
Dominique Fernandez analyse en détail les six grands films d’Eisenstein : La Grève (1925), Le Cuirassé Potemkine (1925), Octobre (1928), La Ligne générale (1929), Alexandre Nevski (1938) et Ivan le Terrible (1944-1946).
Quel est le lien entre Eisenstein, Pouchkine et Chaplin selon le livre ?
Eisenstein voyait un parallèle entre Pouchkine et Chaplin : tous deux poursuivaient dans leur oeuvre un thème unique lié à un traumatisme amoureux de jeunesse. Pour Pouchkine, c’était l’amour pour la femme de Karamzine ; pour Chaplin, l’amour pour Marion Davies, compagne de Randolph Hearst.
Dernière mise à jour : mars 2026.
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