L’art comme dernier espace de dissidence en Russie (2022-2026)

Le 24 février 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie a bouleversé bien plus que la carte géopolitique de l’Europe de l’Est : elle a fait basculer, en quelques semaines, tout un pan de la scène artistique russe, ukrainienne et biélorusse dans la clandestinité, la prison ou l’exil. Face à un espace public verrouillé — médias d’État sous contrôle total, manifestations interdites, opposition politique emprisonnée ou expatriée — l’art contestataire est devenu, pour une partie de la société civile russophone, l’un des derniers vecteurs disponibles pour dire non à la guerre.

Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’histoire de l’art russe. Des icônes clandestines de l’époque soviétique aux happenings du collectif Voïna dans les années 2000, la dissidence artistique a toujours accompagné les périodes de répression politique en Russie. Mais l’ampleur et la rapidité de la réaction artistique après 2022 sont sans précédent depuis la chute de l’URSS : étiquettes de supermarché détournées, pancartes peintes à la main, broderies documentant les violences policières, installations utilisant le sang de réfugiés ukrainiens — les formes se multiplient, souvent minimalistes par nécessité, parfois spectaculaires quand l’exil permet enfin de s’exprimer sans contrainte.

Cet article dresse un panorama factuel de cet art de la résistance : le cadre légal répressif qui pèse sur les artistes restés en Russie, les portraits de sept figures ou collectifs vérifiables ayant produit des œuvres explicitement anti-guerre ou anti-poutinisme, le versant ukrainien de cette résistance culturelle, et les risques juridiques réels — prison, exil forcé, confiscation de biens — encourus par celles et ceux qui choisissent de ne pas se taire.

Le cadre légal répressif : les lois russes de 2022 sur la “discréditation de l’armée”

Dès le 4 mars 2022, soit une semaine à peine après le début de l’invasion, la Douma adopte deux textes qui vont redessiner en profondeur les limites de la liberté d’expression en Russie. Le premier introduit dans le Code pénal un nouvel article 280.3, qui punit de peines pouvant aller jusqu’à quinze ans de prison la “diffusion délibérée de fausses informations” sur l’usage des forces armées russes — en clair, le simple fait de qualifier l’invasion de “guerre” plutôt que d‘“opération militaire spéciale” peut, sur le papier, constituer une infraction. Le second crée dans le Code des infractions administratives un article 20.3.3, qui sanctionne les “actions publiques visant à discréditer” l’armée russe, y compris les appels affirmant que son emploi ne sert pas les intérêts de la Fédération de Russie.

Ces textes ont une caractéristique commune qui les rend redoutables pour les artistes : ils ne visent pas seulement les prises de parole explicites. Une pancarte, une étiquette de prix détournée dans un supermarché, une performance silencieuse ou une broderie peuvent suffire à déclencher des poursuites, dès lors qu’une autorité y voit une critique de l’armée ou de la politique militaire de l’État. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté, dès les premières semaines de la guerre, une vague de plusieurs milliers de procédures administratives et de dizaines de poursuites pénales fondées sur ces articles — chiffres qui n’ont cessé de croître au fil des années suivantes, notamment en Crimée occupée où plus de 500 verdicts ont été recensés sous le seul article de discréditation de l’armée.

Pour un artiste ou un collectif basé en Russie, cette architecture légale change radicalement le calcul du risque : une œuvre qui, avant 2022, aurait pu être qualifiée de provocation esthétique devient, depuis, un délit pénal potentiellement lourd de plusieurs années de colonie pénitentiaire. C’est ce contexte qui explique pourquoi tant d’artistes ont choisi soit l’auto-censure, soit l’exil, soit — pour une minorité déterminée — la confrontation directe avec ce risque.

Sept portraits d’artistes et de collectifs de la résistance culturelle

Sasha Skochilenko — les étiquettes de supermarché qui ont valu sept ans de prison

Aleksandra Iourievna Skochilenko, dite Sasha Skochilenko, est une artiste, musicienne et poétesse russe née en 1990 à Saint-Pétersbourg, connue avant 2022 pour un livre illustré sur la dépression publié en Russie et en Ukraine. Le 31 mars 2022, elle remplace cinq étiquettes de prix dans un supermarché Perekriostok de Saint-Pétersbourg par de minuscules messages informant les clients de la réalité de la guerre — l’un d’eux rappelle le bombardement du théâtre dramatique de Marioupol, où environ quatre cents personnes s’étaient réfugiées, un autre évoque son arrière-grand-père mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale “pour que la Russie ne devienne pas un État fasciste attaquant l’Ukraine”.

Arrêtée le 11 avril 2022, Skochilenko est jugée en vertu de la loi sur les “fausses informations” sur l’armée et condamnée, le 16 novembre 2023, à sept ans de colonie pénitentiaire — une peine dénoncée comme disproportionnée par Amnesty International, qui l’a reconnue prisonnière d’opinion, et par l’organisation Mémorial, qui l’a désignée prisonnière politique. Elle a été libérée le 1er août 2024 à Ankara, dans le cadre d’un échange de prisonniers international impliquant l’Allemagne, la Norvège, la Pologne, la Slovénie et les États-Unis. Son cas est aujourd’hui documenté sur Wikimedia Commons, qui héberge plusieurs photographies libres de droits de l’artiste.

Photo en tête d’article : Sasha Skochilenko à Berlin, novembre 2024. Photo : Karen Veldkamp, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

Elena Ossipova — “la conscience de Saint-Pétersbourg”, 78 ans et toujours sur le trottoir

Née en 1945, Elena Andreïevna Ossipova est une artiste et enseignante de dessin qui manifeste depuis plus de vingt ans à Saint-Pétersbourg avec des pancartes peintes à la main, dénonçant tour à tour la guerre en Tchétchénie, l’annexion de la Crimée puis, depuis 2022, l’invasion de l’Ukraine. Le 2 mars 2022, elle fait partie des manifestants arrêtés à Saint-Pétersbourg pour avoir protesté contre l’invasion ; les images de son interpellation, une femme âgée encadrée par des policiers casqués, circulent largement sur les réseaux sociaux et lui valent le surnom de “conscience de Saint-Pétersbourg”. Le 9 mai 2022, jour de la fête de la Victoire, elle est agressée physiquement par deux hommes qui lui arrachent ses pancartes.

Le 31 janvier 2023, une exposition de ses pancartes politiques ouvre dans les locaux du parti Iabloko à Saint-Pétersbourg ; dès le lendemain, la police saisit l’intégralité des œuvres et les envoie pour expertise linguistique et psychologique dans le cadre d’une procédure pénale pour “fausses informations” sur l’armée russe. À près de 80 ans, Elena Ossipova reste sous le coup de poursuites pouvant théoriquement la conduire jusqu’à quinze ans de prison. Wikimedia Commons conserve une catégorie dédiée documentant ses apparitions publiques et manifestations.

Nadejda Tolokonnikova (Pussy Riot) — de “Punk Prayer” à “Putin’s Ashes”

Cofondatrice en 2011 du collectif féministe Pussy Riot, Nadejda Tolokonnikova (Nadya Tolokonnikova) est née en 1989 à Norilsk, au-delà du cercle polaire. Déjà condamnée en 2012 à deux ans de colonie pénitentiaire pour la performance “Punk Prayer” dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, elle poursuit après 2022 un travail artistique frontalement anti-Poutine depuis l’exil. Sa performance “Putin’s Ashes” met en scène des femmes originaires d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie, vêtues de lingerie et de cagoules rouges, qui déclenchent symboliquement un bouton nucléaire avant de brûler un portrait de dix pieds de haut du président russe — l’œuvre a depuis rejoint la collection permanente du Brooklyn Museum.

Après le début de l’invasion, Tolokonnikova lève environ sept millions de dollars d’aide humanitaire pour l’Ukraine via des collectes en cryptomonnaies. En 2026, son exposition monographique “RAGE” à l’OK Center for Contemporary Art de Linz (Autriche) rassemble une décennie de travail de Pussy Riot ainsi que des pièces plus récentes réalisées en réaction directe à la guerre. Sa catégorie Wikimedia Commons documente ses apparitions publiques.

Maria Alyokhina (Pussy Riot) — l’évasion déguisée en livreuse

Autre cofondatrice de Pussy Riot, Maria Alyokhina reste en Russie après 2022 malgré une surveillance judiciaire croissante, jusqu’à ce qu’en avril 2022 les autorités lui notifient son transfert imminent, depuis son assignation à résidence, vers vingt et un jours de colonie pénitentiaire. Le 11 mai 2022, elle quitte Moscou déguisée en livreuse de repas, abandonnant son téléphone portable pour brouiller toute filature, avant de rejoindre la frontière biélorusse puis, après deux tentatives infructueuses côté biélorusse, de parvenir à franchir la frontière lituanienne avec l’aide de l’artiste islandais Ragnar Kjartansson, qui plaide sa cause auprès d’un pays européen lui délivrant un document de voyage d’urgence.

Depuis l’exil, Alyokhina continue de produire performances et publications, dont un mémoire politique paru en 2026, prolongeant depuis l’étranger le travail de dénonciation qu’elle ne pouvait plus mener depuis la Russie sans risquer un nouvel emprisonnement. Cette expérience de la création en exil n’est pas propre au XXIe siècle : le sculpteur Ossip Zadkine, fuyant déjà l’Empire russe au début du XXe siècle pour s’installer à Paris, avait ouvert la voie à cette longue tradition d’artistes russes contraints de créer loin de leur pays natal.

Andreï Molodkine — le sang des réfugiés ukrainiens comme matériau

Né en 1966 à Boui, formé à l’Académie Stroganov de Moscou, Andreï Molodkine vit et travaille entre Paris et les Hautes-Pyrénées depuis de nombreuses années — son cas illustre la trajectoire de l’artiste russe déjà installé à l’Ouest au moment de l’invasion, et qui met cette liberté au service d’une dénonciation frontale du régime. Il est connu pour des œuvres monumentales réalisées au stylo Bic et pour des sculptures remplies de pétrole brut ou de sang, un choix de matériaux qui renvoie directement à la violence des conflits qu’il dénonce.

En avril 2022, à Londres puis en Slovénie, Molodkine projette un portrait officiel de Vladimir Poutine de huit mètres de haut se remplissant progressivement de sang, accompagné d’un compteur affichant le nombre de morts depuis le début de la guerre — le sang utilisé provient de donneurs ukrainiens ayant fui le conflit, hébergés au préalable par l’artiste. Il installe son atelier-résidence, “The Foundry”, dans une ancienne fonderie de Maubourguet (Hautes-Pyrénées), d’où il continue de produire des œuvres frontalement anti-Poutine tout en accueillant des artistes réfugiés. Cette peinture et cette sculpture engagées ne sont qu’un des visages de la contestation visuelle russe : notre partenaire éditorial artivismerusse.com propose un panorama complet de l’art russe contemporain face à la guerre, incluant les scènes du street art, de la performance et de l’art numérique dissident qui prolongent, sous d’autres formes, les gestes de Skochilenko ou d’Ossipova.

Rufina Bazlova — la broderie biélorusse comme mémoire de la répression

Née en 1990 à Grodno, dans l’ouest de la Biélorussie, Rufina Bazlova vit et travaille à Prague depuis plusieurs années. Elle s’est fait connaître avec sa série “The History of Belarusian Vyzhyvanka” (2020), qui détourne la broderie traditionnelle biélorusse — motifs rouge et blanc typiques de la vyshyvanka — pour documenter, point par point, les manifestations et la répression policière consécutives à la réélection contestée d’Alexandre Loukachenko en 2020, régime aligné sur Moscou et coresponsable logistique de l’invasion de l’Ukraine depuis le territoire biélorusse. Formée en illustration et design graphique à l’université de Bohême occidentale de Plzeň, elle a choisi l’exil pour pouvoir continuer ce travail de mémoire visuelle sans craindre les représailles.

Son travail, exposé notamment à l’UCLA Library, s’inscrit dans la continuité directe de la répression politique bélarusse : il rappelle que la résistance artistique russophone à la guerre ne se limite pas à la seule Russie, mais englobe une Biélorussie dont le régime a servi de base arrière à l’invasion. Une catégorie Wikimedia Commons recense des documents et un portrait de l’artiste.

Rufina Bazlova présentant une broderie de la série "The History of Belarusian Vyzhyvanka", motifs rouge et blanc, mémoire de la répression Rufina Bazlova, artiste biélorusse en exil à Prague, avec l’une de ses broderies protestataires. Photo : Daria Rudko, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

Nikita Kadan — l’artiste ukrainien qui documente la guerre depuis Kyiv

Né en 1982 à Kyiv, Nikita Kadan appartient au versant ukrainien de cette résistance culturelle, distinct par nature du versant russe puisqu’il ne s’agit pas de dissidence face à son propre État mais de témoignage direct sous l’agression d’un État étranger. Membre depuis 2004 du collectif R.E.P. (Revolutionary Experimental Space) et cofondateur en 2008 du groupe curatorial Hudrada, formé à l’Académie nationale des beaux-arts de Kyiv en peinture monumentale, Kadan choisit de rester en Ukraine après février 2022 et de continuer à produire des installations, dessins muraux et affiches qui documentent au jour le jour la réalité de la guerre — “Mon travail consiste à ne pas fermer les yeux”, résume-t-il. Il a notamment trouvé refuge, avec d’autres artistes, dans la galerie Voloshyn, un ancien abri antiaérien datant de la Seconde Guerre mondiale, pour continuer à créer et exposer sous les alertes aériennes.

L’art ukrainien de résistance culturelle face à l’invasion

Le versant ukrainien de cette histoire artistique se distingue du versant russe sur un point essentiel : il ne s’agit pas de contourner la censure d’un régime propre, mais de continuer à créer, exposer et transmettre un patrimoine directement visé par les frappes militaires russes. Le cas le plus emblématique reste celui de Maria Primachenko (1908-1997), figure majeure de l’art naïf ukrainien dont l’œuvre — peuplée d’animaux fantastiques et de motifs floraux inspirés du folklore — est aujourd’hui reconnue dans le monde entier. Le quatrième jour de l’invasion, le 25 février 2022, un projectile touche le toit du musée d’histoire locale d’Ivankiv, au nord de Kyiv, qui abritait une trentaine de ses toiles et deux assiettes peintes ; l’incendie qui se propage détruit une vingtaine de ses œuvres les plus précieuses. Des habitants d’Ivankiv, au péril de leur vie, parviennent néanmoins à sauver une partie de la collection en la regroupant et en la mettant à l’abri avant l’arrivée des troupes russes — un geste de sauvegarde patrimoniale devenu lui-même un symbole de résistance culturelle.

À Kyiv comme à Kharkiv, une génération d’artistes contemporains documente au présent ce que vit le pays : Nikita Kadan (voir portrait ci-dessus), mais aussi un ensemble d’initiatives collectives présentées notamment au Centre Pompidou, qui a consacré plusieurs rencontres et projections à ces “artistes ukrainiens en résistance”. Ce travail de témoignage immédiat — dessins, installations, peintures murales, projets de mémoire réalisés parfois sous les bombardements — s’accompagne d’un intense effort international de sauvegarde du patrimoine ukrainien, musées et collections déplacés ou numérisés en urgence pour échapper à la destruction. Pour prolonger cette réflexion sur l’histoire de l’art russe qui a précédé et parfois annoncé ces ruptures, notre guide complet de l’histoire de l’art russe retrace huit siècles d’évolution artistique jusqu’à l’avant-garde du XXe siècle.

Elena Ossipova devant sa pancarte peinte en hommage à Boris Nemtsov, rassemblement commémoratif à Saint-Pétersbourg Elena Ossipova, “la conscience de Saint-Pétersbourg”, présente une de ses pancartes peintes lors d’un rassemblement commémoratif pour Boris Nemtsov, le 24 février 2019. Photo : Alexei Kouprianov, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

Tableau récapitulatif — artistes, nationalités, œuvres phares, statuts

Artiste / collectifNationalitéŒuvre phare anti-guerreStatut actuel (2026)
Sasha SkochilenkoRusseÉtiquettes de supermarché détournées, Saint-Pétersbourg, mars 2022Libérée (échange de prisonniers, août 2024), en exil
Elena OssipovaRussePancartes peintes à la main, manifestations depuis 2022Active en Russie, poursuites pénales en cours
Nadejda Tolokonnikova (Pussy Riot)Russe”Putin’s Ashes” (collection Brooklyn Museum)En exil, active internationalement
Maria Alyokhina (Pussy Riot)RussePerformances et mémoire politique publiés en exilEn exil depuis mai 2022
Andreï MolodkineRussePortrait de Poutine rempli de sang de réfugiés ukrainiens (2022)Installé en France, actif
Rufina BazlovaBiélorusse”The History of Belarusian Vyzhyvanka” (broderie)En exil à Prague, active
Nikita KadanUkrainienInstallations et dessins muraux documentant la guerre depuis KyivActif en Ukraine (Kyiv)
Maria Primachenko (héritage)Ukrainienne (1908-1997)Collection du musée d’Ivankiv, partiellement détruite puis sauvée par des habitantsŒuvres disparue/sauvées, symbole de résistance patrimoniale

Les risques juridiques encourus par les artistes en Russie

  • Prison ferme : jusqu’à quinze ans au titre de l’article 280.3 du Code pénal (“fausses informations” sur l’armée russe) — Sasha Skochilenko a été condamnée à sept ans pour cinq étiquettes de supermarché.
  • Poursuites administratives répétées : l’article 20.3.3 du Code des infractions administratives sanctionne toute “discréditation” de l’armée par de lourdes amendes, cumulables à chaque nouvelle interpellation, comme dans le cas d’Elena Ossipova poursuivie à plusieurs reprises depuis 2022.
  • Saisie et destruction d’œuvres : les pancartes d’Elena Ossipova ont été confisquées par la police dès le lendemain de leur exposition en janvier 2023, envoyées pour expertise judiciaire.
  • Assignation à résidence puis transfert en colonie pénitentiaire : le régime appliqué à Maria Alyokhina avant sa fuite en mai 2022.
  • Exil forcé et rupture familiale : la quasi-totalité des artistes cités dans cet article ont dû, à un moment ou un autre, quitter la Russie ou la Biélorussie dans l’urgence, souvent sans pouvoir emporter leurs archives ou revoir leurs proches.
  • Confiscation de biens : une loi signée par Vladimir Poutine permet désormais la confiscation des biens des personnes condamnées pour “discréditation” de l’armée, aggravant le coût matériel de l’engagement artistique.
  • Agression physique directe : Elena Ossipova a été agressée en pleine rue le 9 mai 2022 par des individus qui lui ont arraché ses pancartes, sans qu’aucune protection ne lui ait été assurée.

À retenir — l’art comme témoignage historique

Au-delà de leur valeur esthétique, ces œuvres constituent des pièces à conviction historiques de première main. Une étiquette de supermarché détournée par Sasha Skochilenko, une pancarte peinte par Elena Ossipova ou un mur documenté par Nikita Kadan à Kyiv ne sont pas de simples gestes de protestation : ce sont des documents datés, situés, produits en temps réel par des témoins directs, qui survivront à la propagande officielle et aux archives expurgées. Dans un contexte où les médias d’État russes nient systématiquement les crimes de guerre et où l’accès des journalistes indépendants au terrain reste extrêmement restreint, l’art contestataire — russe, ukrainien ou biélorusse — occupe une fonction que l’historiographie officielle ne peut pas remplir : celle de la mémoire vécue, produite au prix fort par ceux qui ont choisi de ne pas se taire.

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FAQ — L’art russe et ukrainien face à la guerre

Q : Quelle loi russe punit les artistes qui critiquent la guerre en Ukraine ? R : Deux textes adoptés le 4 mars 2022 : l’article 280.3 du Code pénal, qui punit jusqu’à quinze ans de prison la diffusion de “fausses informations” sur l’armée russe, et l’article 20.3.3 du Code des infractions administratives, qui sanctionne toute “discréditation” de l’armée par de lourdes amendes. Sasha Skochilenko a été condamnée à sept ans de colonie pénitentiaire sur ce fondement pour avoir remplacé des étiquettes de supermarché par des messages anti-guerre.

Q : Qui est Sasha Skochilenko et pourquoi a-t-elle été emprisonnée ? R : Artiste, musicienne et poétesse russe née en 1990 à Saint-Pétersbourg, elle a remplacé cinq étiquettes de prix dans un supermarché par des messages informant sur la réalité de la guerre en Ukraine, notamment le bombardement du théâtre de Marioupol. Condamnée à sept ans de prison en novembre 2023, elle a été libérée le 1er août 2024 dans le cadre d’un échange de prisonniers international.

Q : Pussy Riot continue-t-il de créer des œuvres anti-Poutine depuis 2022 ? R : Oui. Nadejda Tolokonnikova, cofondatrice du collectif, a produit depuis l’exil des œuvres comme “Putin’s Ashes”, acquise par le Brooklyn Museum, et a levé environ sept millions de dollars d’aide humanitaire pour l’Ukraine. Maria Alyokhina, autre cofondatrice, a fui la Russie en mai 2022 déguisée en livreuse et poursuit son travail politique en exil.

Q : Existe-t-il des artistes ukrainiens qui documentent la guerre depuis l’intérieur du pays ? R : Oui, notamment Nikita Kadan, artiste basé à Kyiv qui a choisi de rester en Ukraine après février 2022 pour documenter la guerre au jour le jour par des installations, dessins muraux et affiches, parfois créés depuis un abri antiaérien.

Q : Le patrimoine artistique ukrainien a-t-il été directement touché par les bombardements russes ? R : Oui. Le musée d’histoire locale d’Ivankiv, au nord de Kyiv, qui abritait une trentaine de tableaux de la peintre naïve ukrainienne Maria Primachenko, a été touché par un projectile puis ravagé par un incendie le 25 février 2022, détruisant une vingtaine d’œuvres. Des habitants ont néanmoins réussi à sauver une partie de la collection avant l’arrivée des troupes russes.

Q : Des artistes biélorusses participent-ils aussi à cette résistance culturelle ? R : Oui. Rufina Bazlova, artiste biélorusse en exil à Prague, utilise la broderie traditionnelle biélorusse pour documenter depuis 2020 la répression du régime d’Alexandre Loukachenko, régime dont le territoire a servi de base arrière logistique à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.

Pour suivre au long cours ces trajectoires et découvrir d’autres figures de l’artivisme russe contemporain, notre site partenaire artivismerusse.com propose un panorama actualisé de cette scène en résistance. Cet article s’inscrit également dans la continuité de notre dossier sur l’art russe contemporain, qui replace ces gestes de dissidence dans l’histoire plus large de la création russe depuis la chute de l’URSS, ainsi que dans notre panorama de l’avant-garde russe, déjà confrontée un siècle plus tôt à la censure d’État.