Dans un quartier tranquille du 6e arrondissement de Paris, au fond d’une impasse verdoyante de la rue d’Assas, se cache l’un des sanctuaires méconnus de la sculpture moderne. L’atelier d’Ossip Zadkine — le sculpteur russe qui a fait de Paris sa patrie artistique — est devenu musée en 1982, quinze ans après sa mort. C’est là que ce Biélorusse de Vitebsk, arrivé à Paris en 1910 avec quelques kopecks et une passion dévorante pour la forme, a travaillé pendant plus d’un demi-siècle. Ses bronzes, ses pierres taillées, ses bois sculptés peuplent encore les salles et le jardin comme si leur créateur venait de poser les outils. En 2026, Ossip Zadkine reste une figure majeure de la diaspora artistique russe en France, un pont entre l’avant-garde cubiste et la sculpture monumentale du XXe siècle.

Vitebsk, la ville matrice — jeunesse et premières influences (1888-1905)

Ossip Zadkine naît le 14 juillet 1888 à Vitebsk, dans l’Empire russe, dans une famille juive de la classe moyenne. Vitebsk est alors une ville cosmopolite à la confluence de cultures russe, polonaise, yiddish et biélorusse — la même ville qui verra naître Marc Chagall quatre ans auparavant, en 1887. Cette coïncidence n’est pas anodine : les deux artistes partageront une sensibilité commune pour la mémoire, le folklore et la diaspora, même si leurs trajectoires stylistiques divergeront radicalement.

Son père, Ephraïm Zadkine, est professeur de grec et de latin, homme de culture qui encourage l’éducation de ses enfants. Sa mère est d’origine écossaise — un détail qui explique en partie la facilité avec laquelle Ossip s’adaptera aux milieux anglophones lors de ses séjours en Grande-Bretagne. Dès l’enfance, il manifeste un attrait pour la matière, le bois en particulier : les forêts de Biélorussie, leurs troncs noueux, leurs racines complexes, resteront une référence visuelle permanente dans son œuvre.

En 1905, à dix-sept ans, il est envoyé à Sunderland, en Angleterre, chez un oncle, pour apprendre l’anglais et le commerce. Mais la sculpture l’attire plus que les chiffres. Il s’inscrit à des cours du soir au Sunderland School of Art, puis rejoint Londres où il fréquente le Regent Street Polytechnic et les galeries du British Museum. Les sculptures africaines et océaniennes qu’il découvre dans les musées londoniens — les mêmes qui fascinent Picasso et Brancusi à Paris — vont profondément marquer sa vision de la forme.

Londres, Paris, les rencontres fondatrices (1905-1914) — Modigliani, Léger, le cubisme

En 1909, Zadkine arrive à Paris. Il a vingt et un ans. Il s’installe d’abord à Montmartre, dans le quartier bohème où se côtoient Picasso, Juan Gris, et Fernand Léger. La Ruche, cette résidence d’artistes circulaire du 15e arrondissement, devient son foyer : il y rencontre Chagall, Soutine, Archipenko. C’est le Paris de l’avant-garde, celui qui invente le cubisme et défait les certitudes de la peinture académique.

Pour Zadkine, la révélation est immédiate : il abandonne toute hésitation sur sa vocation. La sculpture cubiste — qui déstructure les volumes, multiplie les points de vue, réinvente la représentation du corps humain — devient son langage. Mais à la différence d’Archipenko, son compatriote russe qui pousse le cubisme vers l’abstraction pure, Zadkine reste profondément attaché à la figure humaine. Il la déforme, la fragmente, la recombine — mais ne l’abandonne jamais.

Ses premières œuvres majeures datent de ces années parisiennes d’avant-guerre : Femme à l’éventail (1913), Tête de femme (1913), révèlent déjà sa maîtrise de la géométrisation des formes. L’amitié avec Amedeo Modigliani est déterminante : les deux hommes partagent une fascination pour la sculpture archaïque et africaine, une façon de creuser les yeux, d’étirer les cous, d’épurer les visages jusqu’à l’essentiel.

En 1913, il expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne. Sa réputation commence à se construire dans les cercles de l’avant-garde parisienne. Notre guide des peintres russes célèbres présente ses contemporains peintres de la diaspora qui partagent cette effervescence créatrice des années 1910 à Paris.

La Première Guerre mondiale et ses conséquences sur son œuvre

En 1914, la guerre éclate. Zadkine, citoyen russe, s’engage volontairement dans l’armée française, dans la Légion étrangère puis comme brancardier dans un régiment d’artillerie. Il est gazé lors d’une attaque à l’ypérite en 1917 et évacué. Cette expérience traumatisante du corps blessé, de la destruction, de la mort industrielle va marquer durablement son œuvre.

Après la guerre, il retrouve Paris, son atelier, son élan créateur. Mais quelque chose a changé dans sa vision des formes. La blessure du monde, la fragilité des corps, l’architecture du deuil entrent dans sa sculpture. Les volumes s’ouvrent, se creusent, laissent passer la lumière et le vide. Le vide devient une composante à part entière de la sculpture zadkinienne — non pas une absence, mais une présence active qui dialogue avec la matière.

Il épouse en 1920 Valentine Prax, peintre d’origine franco-algérienne, avec qui il partagera toute sa vie. Elle sera l’organisatrice de son œuvre, la gestionnaire de sa succession, l’instigatrice de la transformation de l’atelier en musée.

L’ère des grands formats — Prométhée, Orphée, la figure déstructurée (1920-1940)

Les années 1920 et 1930 voient Zadkine développer un style pleinement personnel : les figures humaines s’agrandissent, les bois prennent des dimensions monumentales, les bronzes acquièrent une présence physique qui s’impose dans l’espace.

Prométhée (1924) est une œuvre clé : ce titan enchaîné, dont les bras semblent s’écarteler vers le ciel, incarne la tension entre aspiration et contrainte qui caractérise toute la sculpture zadkinienne. Les figures mythologiques — Orphée, Diane, les Muses — deviennent des véhicules pour explorer la relation entre le corps et l’espace, entre la matière et son inverse.

Dans Orphée (1930), Zadkine creuse littéralement le thorax du musicien pour y loger un espace vide en forme de lyre. Cette innovation formelle — le corps troué, traversé par le vide — sera sa signature. Elle anticipe les recherches de Henry Moore sur les espaces négatifs dans la sculpture, bien que les deux artistes les aient développées indépendamment.

Le bois reste son matériau de prédilection dans cette période. Zadkine travaille directement dans la matière, sans modèle en plâtre — une approche de la taille directe qui l’apparente à Brancusi plutôt qu’aux sculpteurs académiques qui modèlent puis font fondre. Les essences varient : chêne, orme, buis, tilleul — chacune offrant une résistance différente, une texture, une couleur.

Notre guide de l’art russe contemporain explore comment cet héritage zadkinien influence encore la sculpture russe et diasporique contemporaine.

L’exil américain (1941-1944) et le retour à Paris

En 1941, face à l’occupation nazie et aux lois antisémites de Vichy, Zadkine et Valentine Prax fuient en Amérique. Ils s’installent à New York, où la communauté des artistes européens en exil est dense : Mondrian, Léger, Ernst, Breton ont fait le même chemin. Zadkine enseigne à l’Art Students League et continue de sculpter, mais l’exil est douloureux.

New York lui offre néanmoins des commandes importantes et une reconnaissance américaine qui consolidera sa réputation internationale. Les collections américaines s’enrichissent d’œuvres zadkiniennes pendant ces années — un phénomène qui explique pourquoi les musées américains possèdent aujourd’hui certaines de ses pièces les plus significatives.

En 1944, il rentre à Paris libéré. Son atelier de la rue d’Assas est intact. La ville lui manquait physiquement — ses lumières, ses pierres, ses cafés, la langue française qu’il a totalement adoptée. Il ne repartira plus.

La Ville détruite — le chef-d’œuvre monumental de Rotterdam (1953)

L’œuvre la plus célèbre d’Ossip Zadkine est aussi la plus grande : La Ville détruite, érigée à Rotterdam en 1953 pour commémorer le bombardement de la ville par la Luftwaffe en mai 1940. C’est une commande monumentale, un bronze de 6,5 mètres de hauteur, qui représente une figure humaine aux bras tendus vers le ciel dans un cri de désespoir — le thorax ouvert, le cœur arraché par la destruction.

La figure est à la fois un être humain et une ville : le corps-ville, déchiré mais debout, refusant de tomber. C’est une pietà laïque, une commémoration universelle de la guerre qui transcende l’événement particulier pour atteindre une dimension mythique.

La Ville détruite a valu à Zadkine le Prix de Sculpture de la Biennale de Venise en 1950, dans la version préliminaire présentée à la Biennale. Elle est aujourd’hui l’œuvre la plus photographiée de Rotterdam, une icône de la sculpture du XXe siècle comparable à Pensive de Rodin ou à L’Homme qui marche de Giacometti.

Le choix de Zadkine pour cette commande n’est pas anodin : lui-même avait survécu à la Première Guerre mondiale, avait fui la barbarie nazie, connaissait la destruction de l’intérieur. La Ville détruite est aussi autobiographique que politique.

Le Musée Zadkine à Paris — l’atelier transformé en sanctuaire

Au 100 bis rue d’Assas, dans le 6e arrondissement de Paris, le Musée Zadkine est l’un des musées les plus intimistes de la capitale. Géré par la Ville de Paris dans le cadre des Maisons des artistes, il est gratuit et ouvert du mardi au dimanche (sauf lundis et jours fériés).

L’atelier que Zadkine occupa de 1928 jusqu’à sa mort en 1967 a été transformé en musée à l’initiative de Valentine Prax qui légua l’ensemble des collections à la Ville de Paris. On y trouve plus de 400 sculptures en pierre, en bronze et en bois, ainsi que des peintures, gouaches et tapisseries.

Le jardin du musée est particulièrement remarquable : une douzaine de bronzes peuplent cet espace vert en plein cœur du Luxembourg, où les sculptures semblent pousser organiquement parmi les arbres. En 2026, le musée continue d’organiser des expositions temporaires qui mettent en dialogue l’œuvre de Zadkine avec des artistes contemporains.

Un autre sculpteur russe installé à Paris, Georges Lavroff, a aussi marqué la scène artistique française du XXe siècle — une trajectoire qui présente des parallèles intéressants avec celle de Zadkine, bien que les deux hommes aient suivi des voies stylistiques distinctes.

Zadkine et la diaspora artistique russe à Paris — Chagall, Soutine, Archipenko

Ossip Zadkine appartient à cette constellation d’artistes russes et est-européens qui ont fait de Paris, dans la première moitié du XXe siècle, la capitale mondiale de l’art moderne. Ce qu’on appelle parfois l’École de Paris — terme imprécis mais commode — rassemble ces artistes venus des confins de l’Empire russe qui ont apporté à Paris une énergie, une intensité, une façon de traiter la douleur et la mémoire qui ont profondément enrichi l’art occidental.

Chagall (né à Vitebsk comme Zadkine) peint les rêves et les souvenirs de shtetl. Soutine (né à Smilovitchi, Biélorussie) exprime la souffrance et la chair dans des couleurs intenses. Archipenko (né à Kiev) pousse le cubisme vers des formes quasi-abstraites. Lipchitz (né à Druskininkai, Lituanie) explore le primitivisme et le constructivisme. Zadkine, lui, reste le plus attaché à la figure humaine, le plus classique dans son rapport au corps.

Ce qu’ils partagent, c’est l’expérience du déracinement, de l’assimilation, de la double identité. Leurs œuvres portent cette tension entre le monde perdu de l’enfance est-européenne et la modernité parisienne qui les a accueillis et transformés. Pour comprendre la culture qui nourrit ces artistes, le guide des pays slaves offre un panorama des traditions et des héritages culturels qui traversent leurs œuvres.

La cote de Zadkine sur le marché de l’art en 2026

Ossip Zadkine reste un investissement solide sur le marché de l’art. Ses bronzes de taille moyenne (50-80 cm) se négocient entre 80 000 et 300 000 euros lors des ventes aux enchères internationales. Les grands formats dépassent régulièrement le million d’euros. Les œuvres en bois sont plus rares — la fragilité du matériau explique que beaucoup n’ont pas survécu — et peuvent atteindre des prix significatifs lorsqu’elles se présentent en bonne conservation.

Les maisons Christie’s, Sotheby’s et Artcurial (Paris) sont les principaux canaux de vente pour les œuvres zadkiniennes. Le marché est solide, soutenu par les collections institutionnelles françaises, hollandaises (Rotterdam et sa Ville détruite) et américaines.

Pour les amateurs qui souhaitent approfondir leur connaissance de la sculpture russe en France, une visite aux musées et galeries de la diaspora russe permettra de découvrir d’autres artistes issus de la même tradition. Et pour ceux qui envisagent un voyage sur les traces de Zadkine et de ses contemporains, voyagerussie.com propose des itinéraires culturels incluant Vitebsk et Saint-Pétersbourg.

Pour aller plus loin

FAQ — Ossip Zadkine

Où se trouve le Musée Zadkine à Paris ? Le Musée Zadkine est situé au 100 bis rue d’Assas, dans le 6e arrondissement de Paris, à deux pas du Jardin du Luxembourg. Géré par la Ville de Paris, il est ouvert du mardi au dimanche et l’entrée est gratuite.

Quelles sont les œuvres les plus célèbres de Zadkine ? La Ville détruite (1953), monument à Rotterdam de 6,5 mètres, est la plus célèbre. Prométhée (1924) et Orphée (1930) sont les œuvres majeures de la période parisienne. Le jardin du Musée Zadkine à Paris conserve une belle sélection de bronzes.

Quelle est la spécificité du style de Zadkine ? Zadkine a développé une sculpture cubiste qui conserve la figure humaine en la déstructurant. Sa signature est le vide incorporé dans la masse sculpturale — les corps ouverts, traversés par des espaces vides qui dialoguent avec la matière et la lumière. Cette innovation formelle a influencé des générations de sculpteurs.

Zadkine est-il russe, biélorusse ou français ? Né à Vitebsk (actuellement en Biélorussie) en 1888 quand la ville appartenait à l’Empire russe, Zadkine a vécu toute sa vie adulte à Paris et est mort citoyen français en 1967. Son œuvre est revendiquée par les traditions artistiques russe, biélorusse, française et juive — une pluralité d’appartenance caractéristique de la diaspora artistique est-européenne.

Comment voir La Ville détruite de Zadkine ? La statue monumentale La Ville détruite est installée sur le Leuvehoofd, au bord de la Nieuwe Maas à Rotterdam (Pays-Bas), depuis 1953. Elle est accessible librement 24h/24. C’est une des sculptures en plein air les plus visitées d’Europe.