Les violonistes russes les plus célèbres sont Leopold Auer, Jascha Heifetz, Nathan Milstein, David Oïstrakh, Leonid Kogan, puis Maxim Vengerov et Vadim Repin. Tous se rattachent à ce qu’on appelle l’école russe de violon : une chaîne de maîtres et d’élèves qui va de Saint-Pétersbourg à Odessa, de Moscou à Novosibirsk, et qui a donné au violon du XXe siècle quelques-uns de ses interprètes les plus marquants.
Ce dossier retrace cette histoire à partir de dates et de faits vérifiés : qui a étudié avec qui, qui a gagné quel concours, quelles partitions ont été écrites pour eux. Il ne cherche pas à établir un palmarès, mais à rendre lisible une tradition que l’on évoque souvent en quelques noms sans expliquer ce qui les relie.
Qui sont les grands violonistes russes ?
Parler de « violonistes russes » demande d’abord un peu de prudence. Beaucoup de ces artistes sont nés dans l’Empire russe puis en Union soviétique, dans des villes qui se trouvent aujourd’hui en Ukraine, en Lituanie ou en Sibérie. Jascha Heifetz est né à Vilnius, Nathan Milstein et David Oïstrakh à Odessa, Leonid Kogan à Ekaterinoslav, ville qui s’appelle aujourd’hui Dnipro. Quant à Leopold Auer, il est né en Hongrie, à Veszprém, en 1845, et n’est devenu russe que par sa carrière.
Ce que ces musiciens ont en commun tient moins à la géographie qu’à la formation : un apprentissage très précoce, un maître exigeant, un passage par un conservatoire ou par une classe privée prestigieuse. Le dossier que nous consacrons aux conservatoires de Moscou et de Saint-Pétersbourg détaille ce système de formation. Ici, nous suivons les personnes.
Voici d’abord les repères essentiels, à garder sous les yeux pendant la lecture.
| Violoniste | Naissance | Premier maître | Repère vérifié |
|---|---|---|---|
| Leopold Auer | Veszprém, 1845 | — | Enseigne à Saint-Pétersbourg de 1868 à 1917 |
| Jascha Heifetz | Vilnius, 1899 | Ilya Malkin, puis Auer | Débuts à Carnegie Hall le 27 octobre 1917 |
| Nathan Milstein | Odessa, 1903 | Piotr Stoliarski | Débuts américains en 1929 |
| David Oïstrakh | Odessa, 1908 | Piotr Stoliarski | 2e du concours Wieniawski en 1935 |
| Leonid Kogan | Ekaterinoslav, 1924 | — | 1er prix du concours Reine-Élisabeth en 1951 |
| Maxim Vengerov | 1974 | Galina Tourtchaninova, puis Zakhar Bron | Gramophone Awards en 1995 |
| Vadim Repin | Novosibirsk, 1971 | Dmitri Vaks, puis Zakhar Bron | 1er prix Reine-Élisabeth en 1989 |
Leopold Auer à Saint-Pétersbourg : le pédagogue qui forme une génération
Leopold Auer n’est pas le plus célèbre des interprètes de cette liste, mais c’est lui qui relie le plus de fils. Né à Veszprém le 7 juin 1845, il enseigne au Conservatoire de Saint-Pétersbourg à partir de 1868 et y reste jusqu’en 1917. Pendant près de cinquante ans, sa classe attire les élèves les plus doués de l’Empire.
Parmi eux, on compte Efrem Zimbalist, Mischa Elman, Nathan Milstein et Jascha Heifetz. Cette simple liste suffit à mesurer son rôle : à lui seul, un professeur a formé une part considérable des solistes qui ont dominé la scène internationale dans la première moitié du siècle.
La Révolution de 1917 change tout. Auer quitte la Russie pour les États-Unis, où il enseigne à l’Institute of Musical Art et au Curtis Institute. Il meurt le 15 juillet 1930 à Loschwitz, près de Dresde. L’école de Saint-Pétersbourg ne disparaît pas pour autant : elle se prolonge à l’étranger par ses élèves, tandis que l’Union soviétique reconstruit un enseignement du violon sur d’autres bases.
Odessa et Piotr Stoliarski : une pépinière de solistes
Si Saint-Pétersbourg a Auer, Odessa a Piotr Stoliarski. Ce pédagogue est le premier professeur de deux des plus grands noms du siècle : Nathan Milstein, né le 31 décembre 1903, et David Oïstrakh, né en 1908. Le dossier sur les conservatoires rappelle que sa méthode privilégie le développement du talent et le travail en groupe.
Le parcours de Milstein illustre bien la mécanique de l’école russe. À dix ans, il joue le concerto de Glazounov sous la direction du compositeur lui-même. L’année suivante, il est invité à étudier avec Leopold Auer au Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Quand Auer quitte la Russie en 1917, Milstein rentre à Odessa. En 1921, il se trouve à Kiev, où il rencontre le pianiste Vladimir Horowitz.
Les deux musiciens partent ensemble en tournée en Europe en 1925. Milstein ne reviendra jamais dans son pays natal. Il s’installe à Berlin, puis à Bruxelles, où il travaille avec Eugène Ysaÿe, fait ses débuts américains en 1929 et se fixe ensuite à New York. Réputé pour son Bach (les sonates et partitas pour violon seul), il prend sa retraite en 1987, à 83 ans, après une fracture à la main. Il meurt à Londres le 21 décembre 1992.
Jascha Heifetz : de Vilnius à Carnegie Hall
Jascha Heifetz est né à Vilnius, alors dans l’Empire russe, le 2 février 1899, selon la notice biographique de référence. Il est souvent présenté comme né en 1901, car sa date de naissance aurait été modifiée pour renforcer son image d’enfant prodige. Avant d’entrer dans la classe d’Auer, il étudie à Vilnius avec Ilya Malkin, lui-même élève d’Auer.
En 1917, la famille Heifetz quitte la Russie en pleine Révolution et gagne les États-Unis en traversant la Sibérie. Le jeune violoniste fait ses débuts à Carnegie Hall le 27 octobre 1917. Il devient citoyen américain en 1925 et meurt à Los Angeles le 10 décembre 1987.
Heifetz représente le versant « exilé » de l’école russe : sa carrière s’est déroulée presque entièrement hors de Russie, ce qui n’enlève rien à l’importance de sa formation pétersbourgeoise. Il rappelle que la tradition ne se mesure pas au passeport mais à la filiation entre un maître et ses élèves.
David Oïstrakh : le violoniste de la musique soviétique
À l’inverse de Heifetz et de Milstein, David Oïstrakh construit l’essentiel de sa carrière en Union soviétique. Élève de Piotr Stoliarski à Odessa, il termine deuxième du concours Wieniawski de Varsovie en 1935, derrière la Française Ginette Neveu. Il meurt à Amsterdam le 24 octobre 1974.
Son importance dépasse celle d’un grand interprète : les compositeurs soviétiques ont écrit pour lui. Parmi les œuvres qui lui sont dédiées, on retient notamment :
- le concerto pour violon de Miaskovski (novembre 1938) ;
- la première sonate pour violon et piano de Prokofiev, créée le 23 octobre 1946 ;
- le concerto pour violon de Khatchatourian (16 novembre 1946) ;
- le concerto n° 1 de Chostakovitch (29 octobre 1955), puis le concerto n° 2 (1967) ;
- la sonate pour violon et piano de Chostakovitch (1968).
Cette liste dit à quel point un interprète peut influer sur le répertoire. Pour comprendre ce que les concertos de Chostakovitch doivent à l’artiste qui les a créés, la biographie de Dimitri Chostakovitch donne le contexte de sa création musicale.
Les honneurs soviétiques ont accompagné ce parcours : prix Staline en 1942 (somme que, selon la notice, il reverse à l’Armée rouge), ordre de Lénine en 1947, prix Lénine en 1960, titre d’Artiste du peuple de l’URSS. Il reçoit aussi deux Grammy Awards, en 1971 et en 1975. Un voyage aux États-Unis en 1955 marque l’ouverture de sa carrière à l’Ouest. La notice qui rassemble ces informations reconnaît elle-même manquer de sources pour certains points : nous nous en tenons donc aux faits les plus concordants.
Leonid Kogan : la rigueur moscovite
Le nom de Leonid Kogan est souvent associé à celui d’Oïstrakh, comme le second grand violoniste de l’Union soviétique. Né à Ekaterinoslav, aujourd’hui Dnipro, le 14 novembre 1924, il remporte le premier prix du concours musical international Reine-Élisabeth de Belgique en 1951.
Il enseigne au Conservatoire de Moscou à partir de 1952, devient professeur en 1963 et, à partir de 1980, donne aussi des cours à l’Accademia Chigiana de Sienne. Sa carrière s’arrête brutalement : il meurt subitement le 17 novembre 1982, à 58 ans, dans un train près de Mytichtchi, alors qu’il se rendait de Moscou à Iaroslavl pour y jouer avec son fils Pavel.
Kogan montre un autre aspect de l’école : la double carrière de soliste et de professeur. Chez Kogan comme chez Vengerov, la scène et l’enseignement vont de pair, ce qui assure la continuité de la transmission.
Après l’URSS : Maxim Vengerov et Vadim Repin
Les deux violonistes les plus connus de la génération suivante partagent un même maître : Zakhar Bron. Vadim Repin naît à Novosibirsk le 31 août 1971. Il commence le violon à cinq ans avec Dmitri Vaks, puis, deux ans plus tard, travaille avec Zakhar Bron au conservatoire Glinka de Novosibirsk, jusqu’en 1991.
En 1989, à 17 ans, Repin remporte le concours Reine-Élisabeth en Belgique et devient le plus jeune lauréat de son histoire. Il a déjà fait ses débuts à Londres, à Tokyo et à Berlin à 14 ans, puis à Carnegie Hall à 15 ans. Yehudi Menuhin le conseille sur les grands concertos, notamment ceux de Brahms et de Beethoven. Depuis 2015, il joue sur un Stradivarius de 1733 dit « Rode ».
Maxim Vengerov est né le 20 août 1974 (Novosibirsk, selon la notice). Il commence le violon à quatre ans, travaille avec Galina Tourtchaninova puis avec Zakhar Bron. En 1995, ses enregistrements des concertos de Chostakovitch et de Prokofiev reçoivent deux Gramophone Awards. Il joue depuis 1998 le Stradivarius de 1727 surnommé « Kreutzer ».
Son parcours comporte une pause remarquée : le 30 octobre 2009, Vengerov annonce qu’il pose l’archet pour se consacrer à la direction d’orchestre. Il reprend sa carrière de violoniste le 2 mai 2011, lors d’un concert à Bruxelles. Il enseigne aujourd’hui à la Royal Academy of Music de Londres, ce qui prolonge, une fois de plus, le lien entre scène et transmission.
Ce que ces parcours disent de l’école russe
Plusieurs constantes se dégagent de ces biographies.
- Le rôle des maîtres. Auer à Saint-Pétersbourg, Stoliarski à Odessa, Bron à Novosibirsk : à chaque génération, un pédagogue concentre les élèves les plus doués.
- La précocité. Milstein et Vengerov commencent le violon à quatre ans, Repin à cinq ; Milstein joue Glazounov devant le compositeur à dix ans.
- Les concours comme tremplins. Wieniawski pour Oïstrakh, Reine-Élisabeth pour Kogan et pour Repin : ces compétitions ont servi de passerelle vers la scène internationale.
- Le lien avec les compositeurs. Les œuvres écrites pour Oïstrakh montrent qu’un interprète peut orienter un répertoire.
- L’alternance entre exil et enracinement. Heifetz et Milstein font carrière hors de Russie, Oïstrakh et Kogan restent en Union soviétique, Vengerov et Repin circulent librement.
Ces traits ne forment pas une recette. Ils décrivent des tendances que l’on retrouve d’une époque à l’autre et qui expliquent pourquoi l’on parle d’« école » plutôt que d’une succession de talents isolés.
Et aujourd’hui ? Entendre la tradition en concert
La tradition russe du violon reste visible dans les programmes. Sergei Krylov, dont nous avons présenté un récital à Paris avec Itamar Golan, s’inscrit explicitement dans cette lignée selon l’article consacré à ce concert. Pour Vengerov, Repin ou Krylov, les dates et les programmes changent chaque année : il vaut mieux les vérifier auprès des salles elles-mêmes.
Pour celui qui découvre cette musique, il est plus utile de partir du répertoire que des noms. Les concertos de Chostakovitch et de Prokofiev, enregistrés par Vengerov en 1995, offrent une porte d’entrée. Les enregistrements historiques de Heifetz, d’Oïstrakh ou de Milstein permettent ensuite de comparer des approches très différentes d’un même texte. Enfin, le panorama des compositeurs, à travers notre sélection des grands compositeurs russes, donne les clés des œuvres elles-mêmes.
Par où commencer l’écoute ?
Quelques pistes concrètes pour s’orienter, sans prétendre à l’exhaustivité :
- écouter un concerto de Chostakovitch par Oïstrakh, pour qui il a été écrit, puis le comparer à l’enregistrement de Vengerov de 1995 ;
- prendre les sonates et partitas de Bach par Milstein, souvent citées comme un sommet de son art ;
- comparer deux générations dans un même concerto de Prokofiev ou de Khatchatourian, pour entendre ce qui change et ce qui demeure ;
- chercher un récital de Repin ou de Krylov dans une salle proche, afin de mesurer ce qu’un enregistrement ne rend pas : le son dans l’espace, la tension du direct.
Au fil de ces écoutes, la notion d’école cesse d’être abstraite. On y entend des maîtres qui se répondent d’un siècle à l’autre, à travers des élèves devenus maîtres à leur tour.
Ce qu’il faut retenir
L’école russe de violon n’a pas de fondateur unique, mais des carrefours : Saint-Pétersbourg avec Leopold Auer entre 1868 et 1917, Odessa avec Piotr Stoliarski, Moscou avec Leonid Kogan, Novosibirsk avec Zakhar Bron. De Heifetz à Vengerov, les trajectoires sont très différentes, mais elles passent par les mêmes lieux d’apprentissage et par la même exigence.
Pour aller plus loin, le dossier sur les conservatoires explique comment fonctionne la formation, la biographie de Chostakovitch éclaire les concertos écrits pour Oïstrakh, et notre sélection de compositeurs permet de replacer ces œuvres dans l’histoire de la musique russe.
