Sophie Marcellus, historienne de la danse classique
Sophie Marcellus
Historienne de la danse classique — Paris
Docteure en histoire de l'art (Université Paris IV), spécialiste des échanges franco-russes dans le domaine de la danse. Chroniqueuse au magazine "Danser" depuis 2006. Auteure de "Les Étoiles russes de Paris" (Actes Sud, 2019).

Entretien réalisé par Antoine Monnier, rédacteur art-russe.com — juin 2026


Le ballet classique russe est l’une des grandes réussites culturelles de l’histoire. En deux siècles à peine, la Russie a transformé un divertissement de cour importé d’Italie et de France en une discipline technique et artistique sans égale au monde. Des corps de ballet impériaux du XVIIIe siècle aux révolutions esthétiques des Ballets Russes, de la méthode Vaganova aux défections retentissantes de Noureev et Baryshnikov, l’histoire du ballet russe est inséparable de l’histoire politique et culturelle de la Russie. Sophie Marcellus, historienne spécialisée dans les échanges franco-russes, nous guide à travers 150 ans de cette trajectoire exceptionnelle.

Les origines du ballet russe : de l’importation à la domination mondiale

**Antoine Monnier :** On imagine souvent que le ballet russe a une origine très ancienne, presque mythologique. Quelle est la réalité historique ? Comment la Russie est-elle passée d'une tradition importée à la référence mondiale ?

Pour un portrait des danseurs russes les plus célèbres — de Nijinski à Noureev, de Baryshnikov à Plisetskaya — notre dossier rassemble biographies et œuvres majeures.

**Sophie Marcellus :** La réalité est fascinante précisément parce qu'elle contredit le mythe. Le ballet russe est une importation tardive et délibérée. C'est Pierre le Grand qui, dans son immense programme de modernisation de la Russie, introduit les bals et spectacles de cour à l'européenne au début du XVIIIe siècle. Mais c'est l'impératrice Anna Ivanovna qui crée en 1738 la première école de ballet à Saint-Pétersbourg, en faisant venir le chorégraphe français Jean-Baptiste Landé. Les premiers maîtres de ballet sont tous italiens ou français — Hilverding, Angiolini, Le Picq — et la langue du ballet reste le français jusque très tard dans le XIXe siècle.

Le tournant décisif se produit avec l’arrivée à Saint-Pétersbourg de Marius Petipa en 1847. Ce chorégraphe français, naturalisé russe, va dominer la scène pendant un demi-siècle et créer les ballets qui définissent encore aujourd’hui le répertoire classique : La Belle au bois dormant (1890), Casse-Noisette (1892, en collaboration avec Ivanov) et Le Lac des cygnes (version de 1895 avec Ivanov). Ces œuvres, composées avec Tchaïkovski, établissent un standard de perfection technique et d’harmonie entre musique, danse et scénographie qui n’avait jamais été atteint nulle part. En trois générations à peine, la Russie a non seulement assimilé l’héritage européen mais l’a surpassé.

Les Ballets Russes de Diaghilev : quand Paris découvre la révolution

**Antoine Monnier :** Quelle est l'importance historique des Ballets Russes de Diaghilev, actifs de 1909 à 1929 ? Pourquoi ce mouvement a-t-il autant marqué l'histoire de l'art ?

Pour approfondir l’histoire artistique de cette troupe fondatrice, notre dossier complet sur les Ballets Russes de Diaghilev retrace toutes les saisons parisiennes de 1909 à 1929.

**Sophie Marcellus :** Serge de Diaghilev est l'une des figures les plus extraordinaires du XXe siècle artistique. Impresario visionnaire, il ne danse pas, ne chorégraphie pas, ne compose pas — mais il réunit les meilleurs artistes de son époque dans un projet commun qui dépasse chaque discipline. Quand ses Ballets Russes débarquent à Paris au Théâtre du Châtelet en mai 1909, c'est le choc culturel de la saison : les Parisiens découvrent des danseurs russes dont la virtuosité et l'intensité dramatique n'ont aucun équivalent à l'Opéra de Paris, sur des musiques de Rimski-Korsakov et Borodine, avec des décors et costumes signés Léon Bakst qui révolutionnent le design théâtral.

Mais Diaghilev ne s’arrête pas là. Il commande des œuvres nouvelles à Stravinsky — L’Oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911), Le Sacre du printemps (1913) — qui transforment l’histoire de la musique. Il collabore avec Picasso, Matisse, Braque, Cocteau, Satie. Les Ballets Russes deviennent le carrefour de toutes les avant-gardes. Le rôle central de Paris et de la France dans cette révolution est bien documenté dans le dossier sur les Ballets Russes en France publié par france-russie2010.com — les échanges franco-russes dans ce domaine sont d’une richesse et d’une complexité remarquables.

Ce qui est stupéfiant, c’est que Diaghilev maintient cette créativité sur vingt ans, jusqu’à sa mort à Venise en 1929. C’est une durée extraordinaire pour un mouvement d’avant-garde. Et son influence est incalculable : pratiquement tous les grands chorégraphes du XXe siècle — Massine, Nijinska, Balanchine, Lifar — ont été formés ou révélés dans sa compagnie.

Vaslav Nijinski : génie, mythe et folie

**Antoine Monnier :** Nijinski est devenu une figure presque mythologique — le danseur-dieu dont la carrière s'achève tragiquement à 29 ans. Quelle est la réalité historique derrière le mythe ?
**Sophie Marcellus :** Le mythe de Nijinski est fascinant et problématique. Fascinant parce qu'il s'est constitué très tôt — dès les années 1910, les critiques parisiens cherchaient des mots pour décrire ce qu'ils voyaient, et ils ont fini par dire que c'était du surnaturel, que Nijinski défiait la gravité. Problématique parce que, précisément, nous avons très peu de traces filmées de lui à son apogée. Les quelques films qui existent sont tardifs ou d'une qualité médiocre.

Ce que nous savons avec certitude, c’est que ses contemporains — y compris des danseurs et chorégraphes eux-mêmes au sommet de leur art — étaient unanimes pour dire qu’ils n’avaient jamais rien vu de comparable. Sa maîtrise technique était phénoménale : les sauts, les équilibres, la capacité à rester suspendu dans l’air un instant de plus que ce que la physique semble permettre. Mais il y avait aussi sa présence scénique — une intensité dramatique qui abolissait la distance entre la scène et la salle.

Comme chorégraphe, c’est encore plus troublant. L’Après-midi d’un faune (1912) et Le Sacre du printemps (1913) sont des œuvres absolument révolutionnaires, qui rompent délibérément avec la technique classique pour explorer un mouvement primitif, anguleux, non-européen dans ses sources. La scandale du Sacre à sa création est bien réel — les huées et les applaudissements mélangés, Diaghilev obligé de faire répéter les mesures rythmiques depuis les coulisses. Nijinski créait quelque chose que le public de 1913 n’était pas préparé à recevoir.

Sa descente dans la schizophrénie à partir de 1919 est une des grandes tragédies de l’histoire de l’art. Trente ans d’internement dans des cliniques suisses et autrichiennes, avant une mort discrète à Londres en 1950. Le mythe s’est nourri de cette fin — le génie consumé par la folie est un motif romantique puissant. Mais il ne faudrait pas réduire Nijinski à son drame clinique : il y a eu une véritable trajectoire artistique, une réflexion profonde sur ce qu’est la danse.

Représentation du ballet russe, danseur en costume de scène

Rudolf Noureev : le choix de la liberté

**Antoine Monnier :** En juin 1961, Rudolf Noureev choisit de rester à l'Ouest au Bourget, devenant le premier grand transfuge artistique de la Guerre froide. Qu'est-ce que cela a changé pour le ballet mondial ?

Pour une documentation complète sur les tournées et l’influence mutuelle des deux pays, le dossier France-Russie sur les échanges chorégraphiques franco-russes constitue une référence indispensable pour les passionnés.

**Sophie Marcellus :** La "défection" de Noureev — il préférait le terme "saut vers la liberté" — est un événement majeur à plusieurs niveaux. Artistiquement d'abord : Noureev a 23 ans, il est à l'apogée de ses capacités physiques, et il choisit délibérément de s'exiler plutôt que de retourner en URSS où les autorités l'attendaient pour l'interroger sur ses contacts avec des Occidentaux. Cette décision lui coûte tout contact avec sa famille pendant de longues années.

L’impact sur le ballet occidental est immense. Noureev apporte avec lui la rigueur technique de l’école Kirov, mais aussi une vision de la danse masculine qui va transformer le ballet occidental. En Occident, le danseur masculin était souvent réduit à un faire-valoir de la ballerine — il soulève, il tient, il accompagne. Noureev revendique pour l’homme une place égale, une présence dramatique pleine. Sa collaboration avec Margot Fonteyn au Royal Ballet est devenue légendaire : le couple formé par le jeune prodige soviétique de 23 ans et la star britannique de 43 ans a produit des soirées de ballet d’une intensité rare.

Son travail de directeur du ballet de l’Opéra de Paris (1983-1989) a également laissé une empreinte durable. Il modernise le répertoire, engage des chorégraphes contemporains, élève le niveau technique de la compagnie à des standards internationaux. Ce qu’on voit aujourd’hui à l’Opéra de Paris doit beaucoup à Noureev.

La méthode Vaganova : pourquoi le ballet russe est-il techniquement supérieur ?

**Antoine Monnier :** Qu'est-ce qui distingue concrètement la technique du ballet russe — l'école Vaganova — des écoles française ou italienne ?

En France, l’Opéra national de Paris reste la scène de référence pour les productions classiques russes et les grandes tournées du Bolchoï et du Mariinski.

**Sophie Marcellus :** Agrippina Vaganova (1879-1951) est peut-être la figure la plus importante de l'histoire pédagogique du ballet. Danseuse du Mariinski qui n'a jamais été la prima ballerina assoluta, elle a cependant révolutionné l'enseignement de la danse classique. Son système, codifié dans "Principes fondamentaux de la danse classique" (1934), est aujourd'hui utilisé dans les académies du monde entier.

La grande spécificité de la méthode Vaganova, c’est l’intégration du haut du corps dans la technique. L’école italienne (Cecchetti) insiste sur la précision des jambes et des pieds, avec un buste relativement statique. La méthode française, historiquement, valorise l’élégance et la légèreté. Vaganova intègre les bras, les épaules, la nuque dans un mouvement continu et expressif — ce qu’elle appelle le “port de bras” expressive. Elle travaille aussi la force épaulée qui permet des portés spectaculaires et des équilibres durables.

Le résultat, c’est une technique qui est à la fois plus forte physiquement et plus musicale dramatiquement. Les danseurs russes formés à Vaganova ont une présence scénique distinctive — ils “remplissent” l’espace différemment. C’est perceptible à l’œil nu, même pour un non-spécialiste.

Maya Plisetskaya : une étoile insoumise

**Antoine Monnier :** Maya Plisetskaya (1925-2015) est souvent présentée comme l'étoile absolue du ballet soviétique — mais aussi comme une figure d'insoumission. Comment concilier les deux ?

Ballet et théâtre entretiennent en Russie des liens étroits — notre dossier sur le théâtre russe explore cet autre pan de l’excellence artistique russe, de Stanislavski à Tchekhov.

**Sophie Marcellus :** Plisetskaya est un cas unique dans l'histoire du ballet soviétique. Elle est à la fois la ballerine la plus célébrée du régime — chaque dignitaire étranger en visite officielle est emmené au Bolchoï pour voir Plisetskaya danser — et une artiste constamment surveillée, longtemps interdite de voyager à l'Ouest à cause des liens de sa famille avec des opposants politiques.

Cette tension entre la reconnaissance officielle et la surveillance permanente a façonné son caractère et son art. Elle est connue pour son insolence vis-à-vis de la nomenclature du ballet, pour ses relations difficiles avec les directeurs artistiques successifs du Bolchoï. Mais surtout, elle a imposé des collaborations artistiques qui sortaient des sentiers battus du répertoire soviétique — notamment avec le chorégraphe Roland Petit et le compositeur Rodion Chtchedrine (son mari), pour lequel elle danse la création mondiale de Carmen-Suite (1967).

Son Mouvement de la mer, son La Mort du cygne, sont devenus des références absolues non pas pour leur conformité à un modèle classique mais pour leur expressivité dramatique unique. À 70 ans, elle danse encore. Sa carrière couvre cinq décennies. Elle incarne, à sa manière, la résistance de l’artiste face aux contraintes institutionnelles.

Scène du Bolchoï, ballet russe classique en représentation

Bolchoï et Mariinski : rivaux ou complémentaires ?

**Antoine Monnier :** Comment décrire la relation entre les deux grandes compagnies russes, le Bolchoï de Moscou et le Mariinski de Saint-Pétersbourg ?

La danse et la musique sont indissociables dans la tradition russe — notre guide sur les compositeurs russes qui ont façonné le ballet, de Tchaïkovski à Prokofiev, éclaire les collaborations qui ont produit les plus grands ballets.

**Sophie Marcellus :** La rivalité entre les deux compagnies est réelle et ancienne — elle remonte au XIXe siècle. Mais elle a évolué. Historiquement, Saint-Pétersbourg était la capitale impériale et le Mariinski la scène de référence. Petipa y a créé ses ballets, Nijinski s'y est formé. Quand Moscou est redevenue capitale après 1917, le Bolchoï a progressivement occupé le premier rang dans la hiérarchie soviétique — plus grande scène, plus grands moyens, soutien politique plus direct.

On attribue souvent au Mariinski une élégance aristocratique, une sobriété technique, une fidélité au répertoire classique. Au Bolchoï, un style plus dramatique, plus exubérant, plus “moscovite” — ce que les spécialistes appellent parfois la manière Bolchoï, avec ses grands effets, ses grandes voix, sa théâtralité assumée. Ce sont des stéréotypes qui ont une part de vérité mais qui ne doivent pas masquer la qualité extraordinaire des deux compagnies.

Aujourd’hui, les deux institutions ont des budgets et une réputation mondiale. Elles exportent leurs productions dans les théâtres du monde entier, projettent leurs spectacles en direct dans les cinémas. Cette mise en concurrence internationale les a sans doute rendues plus conscientes de leur identité respective — et plus soucieuses de leur image.

Questions rapides — idées reçues sur le ballet russe

**Antoine Monnier :** Pour clore cet entretien, quelques idées reçues à corriger ?
**Sophie Marcellus :** Volontiers. Quelques points que les non-spécialistes confondent souvent.

“Le ballet russe est un art très ancien, né en Russie.” Faux — c’est une importation européenne tardive (XVIIIe siècle), totalement transformée en deux générations.

“Nijinski a inventé le saut-de-bras” (ou tout autre élément technique spécifique). Difficile à vérifier — les sources filmées sont insuffisantes. Ce qui est documenté, c’est l’effet produit sur les spectateurs.

“Les danseurs du Bolchoï et du Mariinski sont interchangeables.” Absolument pas — les deux écoles forment différemment, et un connaisseur peut généralement distinguer le style de formation.

“Le ballet russe contemporain est uniquement du répertoire classique.” Non — des chorégraphes comme Alexeï Ratmansky ou Boris Eifman renouvellent profondément le genre, entre création contemporaine et réinterprétation du répertoire.

“Noureev est le plus grand danseur russe de tous les temps.” Question sans réponse définitive — il serait aussi légitime de citer Nijinski, Plisetskaya, ou encore Ekaterina Maximova, étoile du Bolchoï dont la technique était peut-être plus pure encore.

Trois choses à retenir sur le ballet russe

**Sophie Marcellus :** Si je devais retenir trois choses à transmettre à quelqu'un qui découvre le ballet russe :

Premièrement, le ballet russe n’est pas né russe — il est le résultat d’une importation consciente et d’un perfectionnement sur deux siècles, avec des maîtres venus de France et d’Italie. Cette histoire de passation et de surpassement est l’une des plus belles de l’histoire culturelle moderne.

Deuxièmement, les figures les plus importantes — Nijinski, Noureev, Baryshnikov — sont aussi des figures politiques. Leur art s’est développé dans la tension entre la liberté artistique et les contraintes du régime soviétique. Comprendre cette tension, c’est comprendre pourquoi leur art a cette intensité particulière.

Troisièmement, le ballet russe n’est pas du passé. Les compagnies du Bolchoï et du Mariinski sont en vie, en tournée, et continuent de former les meilleurs danseurs du monde. La tradition Vaganova reste la référence pédagogique internationale. Et des chorégraphes comme Ratmansky ou Eifman montrent que la créativité russe dans la danse est toujours en mouvement.

Propos recueillis et mis en forme par la rédaction d’Art-Russe.com