Kazimir Malevitch, Carré noir suprématiste (1915), Galerie Tretiakov — œuvre du domaine public illustrant l'avant-garde russe, la catégorie la plus touchée par les faux selon les sources spécialisées.

Entretien éditorial

Réponse directe : les 3 réflexes avant d’authentifier une œuvre

Question — Que faut-il faire avant d’acheter ou de faire vendre une œuvre prétendument russe ?

Réponse — Trois réflexes priment : documenter sa provenance, consulter un spécialiste indépendant et croiser l’examen visuel avec des analyses scientifiques. Une signature, un certificat isolé ou une histoire familiale ne suffisent pas. L’estimation financière ne devient réellement pertinente qu’après clarification de l’attribution, de l’état et de l’historique de propriété.

Le périmètre est ici celui de la peinture de chevalet des XIXe et XXe siècles, de l’avant-garde, des objets Fabergé et de la sculpture. Pour les œuvres religieuses, consultez plutôt notre guide d’authenticité des icônes russes.

Voici les trois vérifications prioritaires :

  1. Reconstituer la provenance. Demandez factures, inventaires, certificats anciens, catalogues d’exposition ou de vente, photographies datées et identité des propriétaires successifs. Toute lacune doit être signalée à l’expert.
  2. Choisir le bon spécialiste. Un tableau d’avant-garde, un objet Fabergé et une sculpture ne relèvent pas nécessairement du même expert. Pour une sculpture attribuée à un artiste précis, commencez par étudier son œuvre documentée, par exemple celle de Georges Lavroff.
  3. Faire converger les preuves. Le regard du connaisseur doit être confronté à la provenance, au catalogue raisonné lorsqu’il existe et à l’imagerie scientifique : ultraviolet, infrarouge ou radiographie.

Avant une transaction, formulez par écrit l’attribution annoncée, les réserves éventuelles et les documents effectivement examinés. Ne confondez pas une estimation commerciale avec un certificat d’authenticité.

Pourquoi l’avant-garde russe est la catégorie la plus faussée au monde

Question — Pourquoi les œuvres de Kandinsky, Malevitch, Gontcharova ou Larionov présentent-elles un risque aussi élevé ?

Réponse — La qualification de « catégorie la plus faussée au monde » traduit l’ampleur exceptionnelle du problème documenté. Selon une enquête de la police allemande relayée par la presse spécialisée, une organisation active depuis 2005 aurait produit et vendu plus de 400 tableaux faussement attribués à Wassily Kandinsky, Kazimir Malevitch, Natalia Gontcharova et Mikhaïl Larionov. Ce chiffre provient de l’enquête policière rapportée par ARTnews et Artnet News : il ne doit pas être présenté comme un décompte définitivement établi par un jugement.

Le terrain historique favorise les incertitudes. L’historien de l’art Andrei Nakov souligne les conséquences de plusieurs décennies de censure soviétique, ainsi que la destruction ou la dispersion des archives d’artistes. Une provenance invérifiable peut ainsi paraître plausible, surtout lorsque l’œuvre est associée à une période de clandestinité, d’exil ou de bouleversement politique.

La valeur économique renforce l’incitation à falsifier. En novembre 2019, les ventes d’art russe à Londres ont représenté environ 11 millions de livres sterling chez Christie’s pour 200 lots et 18,1 millions chez Sotheby’s pour plus de 100 lots. Ces totaux illustrent l’importance du marché, mais ne permettent évidemment pas d’estimer une œuvre particulière.

Pour comprendre les mouvements, artistes et vocabulaires concernés avant toute acquisition, notre guide de l’avant-garde russe fournit les repères historiques nécessaires.

L’affaire Toporovski : anatomie d’un scandale de faux (2017-2020)

Question — Que révèle l’affaire de la collection Toporovski présentée au musée de Gand ?

Réponse — Elle montre comment une collection peut accéder à une institution reconnue alors même que sa provenance et ses attributions restent contestées. Elle rappelle aussi qu’un accrochage muséal ne constitue pas, à lui seul, une authentification.

Date Événement documenté Enseignement pratique
Octobre 2017 Le Museum voor Schone Kunsten de Gand expose plus de 20 œuvres prêtées par la Fondation Dieleghem d’Igor Toporovski, attribuées notamment à Malevitch, Rodchenko, Tatline et Kandinsky. Le prestige du lieu ne remplace pas l’étude de provenance.
15 janvier 2018 Dix spécialistes publient dans De Standaard une lettre ouverte qualifiant les œuvres de « hautement questionnables » et demandant leur retrait dans l’attente d’analyses. Un consensus critique peut conduire à suspendre une attribution.
Début 2018 L’exposition ferme prématurément. Des experts externes démentent avoir authentifié la collection, contrairement à ce qui avait été affirmé. Il faut vérifier la portée exacte de chaque avis cité.
Mars 2018 La directrice Catherine de Zegher est suspendue. La gouvernance institutionnelle entre dans l’examen du dossier.
Février 2019 Sa suspension devient indéfinie. La controverse dépasse la seule appréciation stylistique.
Fin 2019-début 2020 Igor et Olga Toporovski sont arrêtés en Belgique, la date variant selon les sources, pour des soupçons de recel, fraude et blanchiment, puis libérés sous conditions. Une enquête pénale n’équivaut pas à un verdict définitif.

Au moment de la recherche, aucune des sources consultées ne documentait un verdict judiciaire final. Il faut donc parler d’œuvres contestées ou prétendument fausses, sans transformer les soupçons et arrestations en condamnation définitive.

Fabergé et le fléau du « Fauxbergé »

Question — Comment reconnaître un objet Fabergé potentiellement falsifié ?

Réponse — Le terme « Fauxbergé » désigne les objets faussement présentés comme des productions de la maison Fabergé. Le poinçon est un indice important, mais il peut lui-même avoir été copié : sa présence ne prouve donc pas l’authenticité.

Les ressources spécialisées expliquent que certains faux sont moulés à partir d’un objet authentique. Ce procédé reproduit les formes générales, mais perd une partie de la finesse originelle. Les détails et les poinçons peuvent alors paraître flous, mous ou pâteux. Cet aspect « mou » du poinçon doit être examiné sous grossissement par un spécialiste habitué aux pièces authentiques.

L’expert Geza von Habsburg met particulièrement en garde contre les objets proposés hors des maisons de vente et marchands réputés. Le bon réflexe consiste à faire contrôler conjointement la qualité d’exécution, les poinçons, les matériaux et la provenance, plutôt qu’à chercher un unique signe décisif.

La méthode des experts : connoisseurship, provenance, science

Question — Quelle méthode permet d’aboutir à une attribution suffisamment solide ?

Réponse — Les dossiers les plus convaincants reposent sur trois piliers complémentaires.

Radiographie d'un tableau ancien affichée sur un écran lumineux dans un laboratoire d'expertise
L'imagerie scientifique (radiographie, ultraviolet, infrarouge) permet de révéler repeints et modifications invisibles à l'œil nu.

Le connoisseurship, ou expertise par l’œil, compare la composition, la touche, les formes, la technique, les matériaux visibles et les habitudes connues de l’artiste. L’examen porte également sur le revers, la toile, le châssis, la signature et le cadre. Il ne s’agit pas d’une simple impression de ressemblance.

La provenance reconstitue le parcours de l’œuvre. Elle doit être cohérente avec la biographie documentée de l’artiste, les lieux de création, les expositions et les collections successives. Les attestations doivent être vérifiées : en Allemagne, Itzhak Zarug, arrêté en 2013 dans une affaire de prétendus faux d’avant-garde russe, a été condamné en 2018 pour falsification d’attestations de provenance.

La science recherche des éléments invisibles à l’œil nu. Selon la méthodologie présentée par Drouot Estimations, la radiographie, l’ultraviolet et l’infrarouge peuvent révéler repeints, modifications ou états sous-jacents. Les résultats sont ensuite confrontés aux archives, à la bibliographie et au catalogue raisonné de l’artiste lorsqu’il existe.

Question — Quel ordre suivre concrètement ?

Réponse — Une démarche opérationnelle peut être organisée ainsi :

  • photographier l’avers, le revers, les détails, la signature, les étiquettes et les poinçons ;
  • réunir tous les documents sans sélectionner uniquement ceux favorables à l’attribution ;
  • identifier la spécialité exacte requise : peinture, avant-garde, Fabergé ou sculpture ;
  • demander un premier examen à une maison reconnue ou à un expert spécialisé ;
  • vérifier les certificats, noms d’experts et références de catalogues mentionnés ;
  • programmer les analyses scientifiques recommandées ;
  • obtenir séparément une conclusion d’authenticité et une estimation de marché.

L’estimation doit tenir compte de l’attribution retenue, de l’état, de la provenance et des références de marché pertinentes. Les résultats globaux des ventes russes de Londres ne constituent pas des comparables suffisants pour un objet individuel.

Qui consulter en France : maisons de vente et experts près agréés

Question — Vers quels interlocuteurs se tourner en France ?

Réponse — Drouot et des maisons de vente reconnues comme Christie’s, Sotheby’s ou Artcurial constituent des points d’entrée possibles pour l’examen et l’estimation. Leur rôle doit toutefois être clairement identifié : orientation vers un spécialiste, estimation en vue d’une vente, demande d’analyse ou recherche documentaire.

La Compagnie Nationale des Experts, fondée en 1971 et regroupant plus de 190 experts, propose un annuaire avec une spécialité « Art russe ». Il permet de rechercher un expert agréé correspondant à la catégorie de l’objet. Avant de confier l’œuvre, demandez quel sera le contenu du rapport : description, attribution, réserves, provenance examinée, analyses utilisées et conclusion.

Pour une œuvre récente, les critères historiques et les circuits diffèrent en partie ; notre dossier sur l’art russe contemporain et la collection aide à mieux définir ce périmètre.

Les limites de l’expertise : même les spécialistes se trompent

Question — Une expertise peut-elle donner une certitude absolue ?

Réponse — Non. Les experts peuvent se contredire, réviser un avis ou interpréter différemment les mêmes indices. Le cas d’œuvres attribuées à Nina Kogan en offre une illustration : Rita Kersting résume l’impasse par cette formule, « on n’arrivera jamais à une conclusion définitive ».

L’affaire Elena Basner montre également qu’une attribution erronée n’établit pas automatiquement une fraude. En 2016, cette ancienne conservatrice du Musée russe de Saint-Pétersbourg était poursuivie au sujet de l’authentification d’Au restaurant (1913), attribué à Boris Grigoriev. Le tribunal a jugé les preuves insuffisantes et retenu l’hypothèse d’une erreur de bonne foi.

À l’inverse, dans l’affaire Aurora Fine Arts Investment Ltd v. Christie’s, la High Court de Londres a accordé en 2012 1,7 million de livres sterling de dommages après qu’Odalisque (1919), vendue comme une œuvre de Boris Koustodiev, s’est révélée fausse. Le jugement a combiné connoisseurship, analyse historique et expertise technique.

Le principe de caveat emptor — vigilance de l’acheteur — demeure donc essentiel. Il faut conserver les engagements écrits du vendeur, lire les réserves du catalogue et ne jamais déduire l’authenticité de la seule réputation d’un propriétaire, d’une institution ou d’un intermédiaire.