Origines cosaques et exil (1914-1928)

Le 11 octobre 1914, à Saratoff, dans la province du Don, naissait Elie Grekoff. Comme tous les cosaques du Don, la lignée de Grekoff était des militaires : son grand-père était général et ses oncles des officiers. Seul son père, nourri des idées de Tolstoï, avait réussi à échapper au port des armes et était devenu ingénieur des chemins de fer.

C’était la guerre, et bientôt la révolution. La vie de Grekoff commençait dans cette atmosphère tragique. Elle devait pendant vingt années encore se dérouler dans l’incertitude du lendemain et les dures conditions de l’exil.

Après avoir mené une existence errante à travers la Russie, suivant le flux et le reflux des combats, la famille Grekoff se réfugia en Turquie en 1920. Elie avait alors six ans. À Constantinople, la vie devint de plus en plus difficile pour les exilés russes. Dès l’âge de dix ans, le jeune Elie dut travailler. Il n’avait pu fréquenter une école d’émigrés russes que pendant une année.

Arrivée en France et formation (1928-1937)

Elie Grekoff avait quatorze ans lorsqu’en 1928 on décida de venir s’établir en France. D’abord ouvriers agricoles dans le Midi, Elie, son père et un de ses frères se firent embaucher aux usines Hutchinson à Chalette, près de Montargis, puis à Puteaux.

Grekoff suivait les cours du soir d’une école de TSF (télégraphie sans fil) et rejoignit son frère aîné dans une petite fabrique de postes de radio. C’est là, en 1935, qu’une rencontre de hasard allait changer le cours de sa vie : un ami peintre le recommanda à un architecte.

Mais l’architecture n’était pas le fait de Grekoff. Il l’abandonna bientôt pour entrer à l’Académie Fernand Léger, une décision qui allait déterminer toute sa carrière artistique.

Tapisserie d Tapisserie d’Aubusson — Les ateliers d’Aubusson, où Grekoff fit tisser plus de 3 000 m² de tapisseries. Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Elie Grekoff et Fernand Léger

Très rapidement, Fernand Léger s’intéressa au jeune artiste russe et lui confia des travaux : agrandissements de gouaches, transfert des dessins sur les toiles et leur peinture préalable avant l’exécution définitive. Se souvenant des leçons de son maître, Grekoff n’oublia jamais qu’une oeuvre d’art doit être avant tout une composition de formes et de masses soigneusement équilibrées.

C’est pendant son séjour à l’atelier Léger que Grekoff exécuta en 1937 sa première décoration murale. À l’Exposition Internationale de Paris, il fut chargé de la décoration d’un vaste panneau du pavillon du Bois — un début remarquable pour un artiste autodidacte.

L’art de l’illustration : Dostoïevski, Baudelaire, Gide

La guerre interrompit cette ascension. Mobilisé, fait prisonnier en 1940, Grekoff resta six mois en captivité au Fronstalag 132 à Laval, puis six autres mois comme infirmier-ambulancier au Val-de-Grâce.

Mais le destin continuait à l’aider : c’est au cours de cette captivité qu’il rencontra le propriétaire des Éditions de Cluny, qui lui confia l’illustration de plusieurs livres de luxe :

  • Les Fleurs du mal de Baudelaire — eaux-fortes

  • L’Aveugle clairvoyant du Père Brückberger — eaux-fortes

  • L’Enfer de Patrice de la Tour du Pin — lithographies

Le résultat fut assez remarquable pour que l’éditeur Crézevault s’adressât à lui pour une édition de Crime et Châtiment de Dostoïevski, illustrée de soixante-douze lithographies. Servi par son hérédité russe et par son travail acharné de deux années, Grekoff réalisa une illustration impressionnante en profonde harmonie avec l’oeuvre du grand romancier russe.

Grekoff illustra aussi Le Bivouac de Jean Schlumberger, un conte populaire russe La Princesse Ensorcelée (soixante-deux gouaches reproduites en sérigraphie, éditées en 1962 en 900 exemplaires), et des Poèmes latins en eaux-fortes. Il illustra également Thésée et Corydon d’André Gide, qui avait pleinement approuvé ses eaux-fortes — éditions malheureusement non réalisées pour des raisons commerciales.

Pendant plusieurs années, Grekoff fut l’illustrateur régulier des nouvelles du Figaro Littéraire.

Les tapisseries d’Aubusson : l’oeuvre majeure

Ce qui semble devoir être le plus important dans l’oeuvre de Grekoff, ce sont les cartons de tapisseries. Depuis 1945, l’artiste s’est consacré à la tapisserie. Sa production tissée représente plus de 3 000 m² — un volume considérable que peu de cartonniers ont égalé.

En 1945, un amateur lui demanda de dessiner quatre petits cartons pour des fauteuils, confiés à la maison Pinton de Felletin. Les frères Pinton, impressionnés, proposèrent à Grekoff de travailler régulièrement avec eux. Depuis, presque toutes ses tapisseries furent tissées dans divers ateliers d’Aubusson :

  • Pinton Frères — Felletin

  • Raymond Picaud — Aubusson

  • Marianne Caron — Aubusson

L’art de Grekoff a évolué au fil des décennies. Jusqu’en 1962, ses compositions mettaient en scène des personnages humains dans un décor féérique : La Marchande d’illusion, Les Petits Oiseleurs, En attendant Godot, Le Grand Manège, Concerto fantastique… Quelques incursions dans la mythologie (Orphée, Léda, Apollon et Daphné) et dans les sujets bibliques (Adam et Ève).

En 1962, l’artiste quitta Paris pour la campagne angevine. L’homme n’apparut plus dans ses cartons : c’est la nature seule qui l’inspira. Écorces d’arbres, feuillages, insectes, oiseaux et ciels devinrent le support de créations baignées dans la lumière de soleils et de lunes étranges.

Raskolnikov, personnage de Crime et Châtiment de Dostoïevski - Illustration par Boklevsky, oeuvre que Grekoff a aussi illustrée Raskolnikov, héros de Crime et Châtiment de Dostoïevski (illustration par P. Boklevsky) — Grekoff réalisa 72 lithographies pour ce roman. Wikimedia Commons, domaine public.

Grekoff et Zadkine : une collaboration unique

Il faut compter dans sa production les transpositions de gouaches et de statues de son ami Ossip Zadkine pour la tapisserie. Grekoff eut l’idée de transposer les oeuvres de Zadkine en tapisseries et soumit le projet au sculpteur. Au premier essai, Zadkine fut si enthousiaste qu’il chargea Grekoff de faire tisser les transpositions d’une vingtaine de gouaches, dessins ou sculptures.

Zadkine jugea si important le travail de Grekoff — « C’est une recréation », disait-il — qu’il lui demanda d’apposer leurs deux signatures sur les tapisseries. Mais Grekoff, respectueux de l’oeuvre de Zadkine, déclina cette offre généreuse. Une exposition de ces tapisseries eut lieu à Paris, à la galerie Lacloche, place Vendôme. Pour découvrir l’oeuvre de Zadkine, visitez le musée Zadkine à Paris.

Décorations murales et fresques

Les dons de décorateur de Grekoff se manifestèrent aussi dans plusieurs réalisations monumentales :

  • 1937 — Exposition Internationale de Paris : décoration du pavillon du Bois

  • 1945-1960 — Décors de théâtre : L’Idiot de Dostoïevski et Les Bas-Fonds de Gorki au Théâtre Pigalle ; Le Mariage de Gogol aux Champs-Élysées ; Électre de Yourcenar aux Mathurins

  • 1951 — Exposition Internationale de Lyon : décoration du « Temple du Bois » (quatre verrières en verre peint et une fresque de 100 m², en collaboration avec Pierre Monteret)

  • 1959 — Fresques du lycée de jeunes filles à Compiègne (50 m²)

  • Mosaïque à l’École du Chemin Vert à Saumur, inspirée de dessins d’enfants, signée « les enfants et Grekoff »

Expositions et reconnaissance

Les tapisseries de Grekoff, bien que rarement réunies (les collectionneurs refusant souvent de prêter leurs pièces), furent exposées dans plusieurs lieux prestigieux :

  • Galerie Bohler, rue du Faubourg-Saint-Honoré — Paris 1957

  • Galerie Montparnasse — Paris 1959

  • Galerie Doucet-Coutureau, place Beauvau — Paris 1971, 1972, 1981

  • Expositions en province : Annecy, Bordeaux, Mulhouse, Dijon, Angers, Le Mans, Saumur

  • Exposition Française à Moscou — 1961

  • Exposition Internationale de Montréal — 1966

La méthode de travail de Grekoff, héritée de Léger, se caractérisait par une préparation minutieuse : le moindre détail était dessiné avec précision. Les gammes de couleurs des laines destinées au tissage étaient longuement étudiées et strictement établies avant d’être indiquées aux tisserands. Comme l’écrivait Valéry : « En art, il n’y a pas de détails. »

Texte de Pierre Monteret

Questions fréquentes sur Elie Grekoff

Qui était Elie Grekoff ?

Elie Grekoff (1914-) était un artiste russe d’origine cosaque du Don, né à Saratoff. Exilé enfant en Turquie puis en France, il fut élève de Fernand Léger à Paris. Il devint l’un des plus importants cartonniers de tapisseries d’Aubusson, ainsi qu’un illustrateur remarquable d’ouvrages littéraires, notamment Crime et Châtiment de Dostoïevski et Les Fleurs du mal de Baudelaire.

Quelles sont les oeuvres principales d’Elie Grekoff ?

Les oeuvres principales comprennent : plus de 3 000 m² de tapisseries tissées à Aubusson, les illustrations de Crime et Châtiment (72 lithographies), Les Fleurs du mal (eaux-fortes), la fresque de 100 m² à l’Exposition de Lyon (1951), et les transpositions en tapisserie des gouaches de son ami Zadkine.

Quel est le lien entre Grekoff et Fernand Léger ?

Elie Grekoff fut élève à l’Académie Fernand Léger à Paris dans les années 1930. Léger s’intéressa rapidement à son talent et lui confia des travaux. C’est grâce à cette formation que Grekoff exécuta sa première décoration murale à l’Exposition Internationale de Paris en 1937, lançant ainsi sa carrière de décorateur et de tapissier.

Quelle est la relation entre Grekoff et Zadkine ?

Grekoff transposa en tapisserie une vingtaine de gouaches, dessins et sculptures de son ami Ossip Zadkine. Zadkine fut si enthousiaste qu’il qualifia ce travail de « recréation » et proposa que les deux artistes signent conjointement les tapisseries. Grekoff, par respect, déclina cette offre.

Où étaient tissées les tapisseries de Grekoff ?

Les tapisseries étaient tissées dans les ateliers d’Aubusson (Creuse) : principalement chez Pinton Frères à Felletin, mais aussi chez Raymond Picaud et Marianne Caron. La production totale de tapisseries tissées de Grekoff représente plus de 3 000 m², un volume que peu de cartonniers ont égalé.