La parole de Meyerhold
« Le plus dangereux pour le theatre, c’est de servir les gouts bourgeois de la foule. Il ne faut pas preter l’oreille a sa voix, sous peine de tomber du sommet dans l’abime. »
Ainsi commence, avec cette declaration d’intention radicale, l’un des textes les plus celebres de Meyerhold. La suite est a l’avenant :
« Le theatre est grand lorsqu’il fait monter la foule a lui, ou, s’il ne la fait pas monter, alors au moins l’attire vers les hauteurs. Si on ecoute la voix de la foule bourgeoise, on peut tres facilement degringoler. Le desir des hauteurs n’a de raison d’etre que s’il est sans compromis. Il faut se battre, coute que coute. En avant, en avant, toujours en avant ! Tant pis s’il y a des erreurs, tant pis si tout est extraordinaire, criard, passionne jusqu’a l’horreur, desespere au point de choquer, de faire peur, tout sera mieux qu’une mediocrite doree. Il ne faut jamais transiger, mais toujours innover, jouer de feux multicolores, nouveaux, jamais vus. Ces feux aveuglent d’abord, mais ils se mettent a flamber en vifs brasiers et ils nous habituent a leur lumiere. »
Ces lignes sont extraites du Journal de Meyerhold en 1901, alors qu’il n’a que vingt-sept ans. Elles annoncent deja tout le programme artistique et philosophique d’un homme qui allait bouleverser le theatre du XXe siecle.
Vsevolod Meyerhold, figure-cle du theatre du XXe siecle
Le theatre d’avant-garde russe des annees 1920 porte profondement l’empreinte de Meyerhold
Vsevolod Emilievitch Meyerhold (1874-1940) deviendra le plus important metteur en scene sovietique des annees vingt, et une des figures-cles du theatre du vingtième siecle. Celui en qui, au dela de leurs differences, Planchon et Krejča, Chereau, Lioubimov et Ariane Mnouchkine, Corsetti, Sellars et Lebl peuvent reconnaitre un de leurs precurseurs.
Metteur en scene revolutionnaire, Meyerhold le sera doublement : revolutionnaire dans son art avant 1917, puis metteur en scene de la Revolution bolchevique apres 1917. Il disparaitra en 1940, victime du stalinisme, fusille sur ordre de Beria apres des mois de torture. Sa rehabilitation posthume en 1955 ne suffit pas a effacer le crime.
Pour l’heure, age de vingt-sept ans, il se libere du naturalisme qu’il connait en tant qu’acteur au Theatre d’Art de Moscou, chez Stanislavski, son maitre : en 1905 s’ouvre devant lui une periode mouvementee de recherche, d’experimentation, qui lui permet d’aborder le repertoire symboliste, et de s’essayer a tous les genres, du drame a la pantomime, du cabaret a l’opera, du cirque au cinema.
Son oeuvre impose des lors un theatre de la “convention consciente”, ou la musique tient une place capitale, ou le corps de l’acteur prime sur sa psychologie, ou la mise en scene devient un langage autonome, independant du texte dramatique.
Contenu et presentation de l’ouvrage
Le theatre russe d’avant-garde au debut du XXe siecle : un bouillonnement artistique unique au monde
Ce premier volume consacre a la periode pre-revolutionnaire (1891-1917) rassemble lettres, notes, etudes, articles et Du theatre, le seul livre abouti et publie par Meyerhold en 1913. A travers ces textes, un artiste de theatre, metteur en scene-acteur, se revele — un homme erudit, inquiet, passionne, rigoureux.
Sa sensibilite temoigne pour une epoque, ses ecrits rendent compte d’une oeuvre en perpetuel devenir, inseparable de la fermentation des milieux artistiques des vingt premieres annees du siecle. Ces textes sont essentiels pour qui veut comprendre les origines du theatre moderne, qu’il s’agisse de mise en scene ou de jeu de l’acteur, de creation ou de pedagogie.
On y trouve notamment :
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Des lettres a Tchekhov, Stanislavski, Briossov — documents intimes et professionnels
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Des carnets de travail sur les repetitions et experimentations de Studio de Povarskaia (1905)
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Des articles theoriques sur le symbolisme au theatre, la stylisation, la convention
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Le texte integral de Du theatre (1913), sa grande reflexion theatrale
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Des notes sur la commedia dell’arte, la pantomime et le cirque
La biomecanique et le theatre de la convention consciente
La pensee theatrale de Meyerhold, telle qu’elle emerge dans ces ecrits de la periode 1891-1917, annonce deja les grandes innovations des annees 1920. Le concept central est celui de theatre de la convention consciente : contrairement au theatre naturaliste qui cherche a effacer la frontiere entre scene et realite, Meyerhold assume pleinement l’artifice theatral. L’acteur ne doit pas etre son personnage mais le montrer.
Cette approche culmine dans les annees 1920 avec la biomecanique : un systeme de formation corporelle de l’acteur inspire du taylorisme, de la commedia dell’arte, du cirque et des arts martiaux asiatiques. Le corps de l’acteur devient un instrument de precision, capable de produire des effets theatraux rigoureusement calcules.
« Ce qui distingue le theatre du naturalisme, c’est que dans le theatre naturaliste l’acteur cherche a oublier qu’il joue, alors que dans notre theatre il n’oublie jamais qu’il est sur scene. » V. Meyerhold, vers 1912
Cette approche radicale separe Meyerhold de son maitre Stanislavski, et fonde en meme temps une tradition qui irriguera tout le theatre du XXe siecle : Brecht, Artaud, Grotowski, le Berliner Ensemble, et des metteurs en scene contemporains comme Peter Brook ou Robert Wilson se reconnaissent tous dans cet heritage.
Beatrice Picon-Vallin, traductrice et specialiste
La traduction, la presentation et les notes de cet ouvrage sont l’oeuvre de Beatrice Picon-Vallin, directrice de recherche au CNRS et figure majeure des etudes theatrales en France. Specialiste incontestee de Meyerhold, elle a consacre une large partie de sa carriere a faire connaitre en France la pensee et l’oeuvre du grand metteur en scene russe.
Cette edition de 2001 chez L’Age d’Homme est une version revue et completee de la premiere edition parue en 1973. Elle beneficie de trente ans de recherches supplementaires sur les archives sovietiques, partiellement ouvertes apres la perestroika, et integre de nouveaux documents retrouves depuis la premiere publication.
L’appareil critique de Picon-Vallin — notes abondantes, introduction historique, index — fait de cet ouvrage non seulement une source primaire incontournable mais aussi un outil de reference pour tout chercheur ou praticien du theatre interesse par l’avant-garde russe.
Informations bibliographiques
Titre : Ecrits sur le theatre, tome I (1891-1917)
Auteur : Vsevolod Meyerhold
Presentation, traduction et notes : Beatrice Picon-Vallin
Editeur : L’Age d’Homme, Lausanne
Collection : th. xx, vol. 1
Edition : Revue et completee (1re edition 1973)
Date de parution : Juin 2001
Nombre de pages : 363 pages, 50 illustrations
ISBN : 2-8251-1571-1
Prix d’origine : 200 FF
Dans la meme collection, d’autres volumes sont disponibles, couvrant la periode revolutionnaire et sovietique de l’oeuvre de Meyerhold (1917-1939). Ensemble, ces volumes constituent la reference francophone absolue sur l’un des grands genies du theatre du XXe siecle.
Pour aller plus loin : theatre et livres russes
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Questions frequentes sur Meyerhold et son theatre
Qui est Vsevolod Meyerhold et quelle est son importance dans le theatre russe ?
Vsevolod Meyerhold (1874-1940) est considere comme le plus grand metteur en scene sovietique des annees 1920 et l’une des figures majeures du theatre du XXe siecle. Ancien acteur du Theatre d’Art de Moscou chez Stanislavski, il rompt avec le naturalisme des 1905 pour developper un theatre de la convention consciente, ou l’acteur assume pleinement l’artifice de la representation. Sa biomecanique, systeme d’entrainement corporel de l’acteur, reste une reference internationale. Des metteurs en scene aussi differents que Planchon, Chereau, Mnouchkine, Sellars ou Corsetti le reconnaissent comme l’un de leurs precurseurs. Il sera fusille en 1940, victime du stalinisme stalinien.
Qu’est-ce que la biomecanique de Meyerhold ?
La biomecanique est le systeme de formation de l’acteur developpe par Meyerhold dans les annees 1920. Inspiree du taylorisme, de la commedia dell’arte et du theatre asiatique, elle forme le corps de l’acteur a une gestuelle precise, efficace et expressive, opposee au jeu naturaliste d’inspiration stanislavskienne. L’acteur biomecanique maitrise son corps comme un instrument au service du spectacle : chaque geste est calcule, chaque mouvement possede une signification theatrale. Cette methode a profondement influence le theatre physique contemporain, de Grotowski a Peter Brook.
Quelle est la difference entre Stanislavski et Meyerhold dans leur conception du theatre ?
Stanislavski et Meyerhold representent deux poles opposes du theatre du XXe siecle. Stanislavski prone un theatre psychologique et naturaliste ou l’acteur s’identifie a son personnage par une technique interieure de reviviscence emotionnelle. Meyerhold, son ancien eleve, choisit le chemin inverse : le theatre de la convention consciente, ou l’acteur conserve une distance critique avec son personnage, ou la mise en scene prime sur le texte, ou le corps et le rythme definissent le jeu. L’un reforme le theatre de l’interieur, l’autre par la forme exterieure. Cette polarite fondatrice continue d’organiser les debats sur le jeu de l’acteur jusqu’a aujourd’hui. Decouvrez aussi notre rubrique theatre russe pour plus d’articles sur ces grandes traditions.
Que contient le recueil ‘Ecrits sur le theatre (1891-1917)’ de Meyerhold ?
Ce premier volume de la periode pre-revolutionnaire rassemble des lettres, notes, etudes, articles et Du theatre, le seul livre abouti publie par Meyerhold en 1913. Ces textes couvrent ses premieres ruptures avec le naturalisme de Stanislavski, ses experimentations sur le repertoire symboliste, ses recherches sur la pantomime, le cabaret, l’opera, le cirque et le cinema. Ils sont essentiels pour comprendre les origines du theatre moderne, traduits et presentes par Beatrice Picon-Vallin, specialiste incontestee de Meyerhold en France. L’ouvrage est publie dans la collection th. xx de L’Age d’Homme a Lausanne (ISBN : 2-8251-1571-1, 363 pages, 50 illustrations). Pour d’autres livres sur la Russie, consultez notre rubrique livres.
Pourquoi Meyerhold a-t-il ete execute en 1940 par le regime stalinien ?
Meyerhold, qui avait ete le grand metteur en scene de la Revolution russe dans les annees 1920, fut progressivement marginalise par le regime stalinien a partir des annees 1930. Son theatre formaliste et experimentateur etait incompatible avec les canons du realisme socialiste impose par Staline. Son theatre fut ferme en 1938, il fut arrete en juin 1939, torture, et execute le 2 fevrier 1940 sur ordre de Beria. Sa femme, la peintre Zinaida Raikh, fut assassinee peu apres dans leur appartement. Meyerhold ne fut rehabilite qu’en 1955, apres la mort de Staline. Sa tragedie personnelle illustre la destruction systematique de l’avant-garde culturelle russe par le stalinisme.