Le poème dramatique : « Ce n’est pas une pièce, c’est un poème »
Pendant la tourmente de la Révolution russe, restée seule à Moscou car son mari s’exile avec l’armée blanche, Marina Tsvetaïeva fait l’expérience de la misère la plus totale. Puisant sa force dans l’adversité, elle ne cesse d’écrire et s’essaie à la poésie dramatique. Entre 1918 et 1922, réunis au Studio Vakhtangov de Moscou, elle compose en quelques mois six pièces brèves formant un cycle, Romantica. Les deux dernières, Une aventure et Le Phénix, sont consacrées à Casanova : un théâtre de rêve et d’aventure dont le thème récurrent est la rencontre amoureuse et la séparation.
Mais Tsvetaïeva refuse l’appellation de théâtre, préférant celle de poèmes dramatiques :
« Ceci n’est pas une pièce, c’est un poème. C’est l’amour tout simplement. » — Marina Tsvetaïeva, en publiant La Fin de Casanova en 1922
La citation d’Innokenti Annenski — « L’impossible est tout ce que j’aime » — en épigraphe à La Fin de Casanova résume sa révolte, moteur de sa poésie : l’impossibilité de faire coïncider son aspiration vers l’infini, vers l’amour absolu, avec la vie réelle qui n’en offre qu’un simulacre. Casanova va incarner cette quête de l’absolu, la révolte et l’insatisfaction permanente de Tsvetaïeva allant d’une rencontre à une autre, comme si, tel le Phénix qui doit brûler pour renaître, elle retrouvait le sens de l’écriture dans le recommencement.
L’argument de la pièce
La dernière heure de 1799 clôt le XVIIIe siècle, et la vie de Casanova. Vieux, sublime et dérisoire, las des vexations que lui inflige la cour du Prince au château de Dux, il décide de partir, d’aller au-devant de sa mort en s’enfonçant dans la tempête qui fait rage. Il règle ses comptes aux choses de l’amour en déchirant mille lettres des femmes qui l’ont aimé. Durant cette dernière heure de 1799, il vivra — ou peut-être rêvera — son ultime, mille et unième rencontre amoureuse avec Franziska. Au terme d’un échange à la fois philosophique et passionnel, avant de partir vers la mort, Casanova glisse sa bague au doigt de Franziska endormie comme si, en lui léguant le don de la poésie, il accomplissait des épousailles avec l’impossible. À la frontière du théâtre et de la poésie.
Marina Tsvetaïeva (1892-1941) — poétesse russe de l’Âge d’argent, auteure du cycle Romantica dont est tirée La Fin de Casanova
La mise en scène d’Anita Picchiarini
Anita Picchiarini porte à la scène l’univers invisible qu’habite Casanova et fait surgir le vertige de cette ultime soirée hors du monde, dans une partition de sons, d’images, de lumières, d’ombres et de sensations. Elle conçoit le spectacle comme une ode dont les trois protagonistes sont porteurs des éclats du « je » de Tsvetaïeva :
-
Joëlle Léandre — la musique, l’écriture, la création
-
Marc Berman — Casanova, la vie, le corps
-
Anne Rotger — Franziska, le mouvement de l’âme, l’amour même, la mille et unième déclaration d’amour à Casanova
Picchiarini explique son approche :
« J’ai été fascinée par son écriture, sa langue superbe, d’une étonnante musicalité, et bouleversée par sa vie. En découvrant son théâtre je me suis directement concentrée sur le troisième mouvement du Phénix, La Fin de Casanova. Il s’est imposé d’emblée comme une ode, mouvement sonore, musical, textuel, dont les trois protagonistes sont porteurs des éclats du “je” de Tsvetaïeva. » — Anita Picchiarini
Depuis Les Frères Karamazov qu’elle porte à la scène avec sa compagnie Le Sirocco Théâtre en 1988, la trajectoire d’Anita Picchiarini est habitée par l’univers tragique, tourmenté des êtres en révolte. Marina Tsvetaïeva y trouve tout naturellement sa place.
Casanova comme projection de Tsvetaïeva
Casanova est la projection de Marina Tsvetaïeva elle-même. Son destin de poète — l’impossibilité de faire coïncider l’aspiration vers l’infini avec la vie réelle — se lit dans chaque page de La Fin de Casanova. Casanova vieux, comme Tsvetaïeva toujours, passe d’une exaltation à une autre, dans la quête d’un absolu que le réel ne peut jamais offrir. Le Casanova de Tsvetaïeva incarne sa révolte permanente, son insatisfaction motrice : l’impossibilité est tout ce qu’elle aime.
L’épigraphe d’Innokenti Annenski éclaire ce paradoxe fondamental : « L’impossible est tout ce que j’aime. » Comme si, tel le Phénix qui doit brûler pour renaître, Tsvetaïeva retrouvait le sens de l’écriture dans le recommencement éternel. Casanova, glissant sa bague au doigt de Franziska endormie, accomplit une forme d’épousailles avec l’impossible — avec la poésie elle-même.
Pour découvrir d’autres grandes oeuvres du théâtre russe adaptées à la scène française, explorez notre rubrique Théâtre. Parmi les classiques de l’âge d’argent adaptés au théâtre, voir aussi Adam et Eve de Boulgakov ou encore Le Journal d’un Fou de Gogol.
Art-Russe.com — votre guide de la culture et des arts russes en France
Marina Tsvetaïeva : une vie tragique, une oeuvre essentielle
Née en 1892 dans la haute intelligentsia moscovite, Marina Tsvetaïeva tient de sa mère — qu’elle perd à 13 ans — son amour de la musique, de la nature, de la poésie, et de son père (célèbre historien de l’art, fondateur du musée des Beaux-Arts de Moscou) l’enthousiasme et la passion pour le travail. Son panthéon affectif, spirituel et littéraire est très hétéroclite : Sarah Bernhardt, Napoléon, Victor Hugo, Edmond Rostand y côtoient des poètes allemands (Goethe, Hölderlin, Heine, Rilke), des Russes — les romanciers Leskov, Aksakov — et des poètes Nekrassov et Pasternak.
Sa vocation est précoce : à 6 ans elle écrit ses premiers poèmes et à 18 ans elle publie son premier livre L’Album du soir qui la fait remarquer. Reconnue par les poètes établis, Tsvetaïeva fréquente le milieu littéraire moscovite tout en manifestant son indépendance : « Je n’appartiens à aucun courant poétique ni politique. »
Son esprit de révolte, son tempérament frondeur, excessif, passionné, intraitable, son sens aigu des valeurs, la pousseront toujours à contre-courant : à épouser la cause des perdants, des plus faibles, à défier toutes les formes de l’ordre établi. En pleine tourmente de la Révolution, elle reste seule à Moscou ; la famine emporte sa seconde fille Irina. Comme si elle puisait sa force dans l’adversité, elle ne cesse d’écrire. C’est en 1917-1922 qu’elle compose Romantica, dont est tirée La Fin de Casanova.
« Ma voix était devenue trop forte pour les vers, mon souffle trop puissant pour la flûte. » — Marina Tsvetaïeva, sur sa rencontre avec le théâtre
Personnalité hors normes jetée dans la tourmente de l’histoire, Tsvetaïeva accumule contradictions et malheurs : bouleversement matériel et moral de la révolution soviétique, misère et famine, séparations et pertes de ses proches, solitude — une destinée tragique à laquelle elle mettra elle-même un terme par le suicide en 1941.
Son oeuvre, restée longtemps méconnue, ne fera surface qu’à la faveur du dégel poststalinien. Pour explorer la littérature russe plus largement, consultez notre section Livres et littérature russe.
L’Âge d’argent de la poésie russe
Inclassable par sa vision du monde, sa modernité, son tempérament, Marina Tsvetaïeva occupait une place à part dans le renouveau poétique russe du début du XXe siècle — ce qu’on appelle l’Âge d’argent. Les grands poètes, ses contemporains Akhmatova, Mandelstam, Pasternak, Ehrenbourg, Maïakovski, l’admiraient et lui ont rendu hommage dans leurs écrits.
Osip Mandelstam écrivait d’elle : « Elle est comme de l’écume devenue rocher. » Tsvetaïeva a entretenu une correspondance passionnée avec Rainer Maria Rilke et Boris Pasternak, qui constitue un des échanges épistolaires les plus remarquables de la littérature mondiale. Rilke, à la fin de sa vie, lui dédia ses Élégies de Duino.
L’Âge d’argent désigne la période de renouveau artistique en Russie entre la fin du XIXe siècle et les années 1920, considérée comme l’ère la plus créative depuis Pouchkine. Cet âge prit fin avec la montée du réalisme socialiste imposé par le régime soviétique — et la tragédie personnelle de Tsvetaïeva en est l’un des symboles les plus saisissants.
Distribution et équipe artistique
La Fin de Casanova de Marina Tsvetaïeva
-
Traduction : Hélène Henry
-
Conception et réalisation : Anita Picchiarini
-
Scénographie : Marc Berman
-
Création musicale : Joëlle Léandre
-
Maquillages : Cécile Krestschmar
-
Lumières : Fabrice Combier
Avec :
-
Marc Berman — Casanova, la vie, le corps
-
Anne Rotger — Franziska, le mouvement de l’âme
-
Joëlle Léandre — contrebassiste, chanteuse, comédienne — la musique, l’écriture, la création
Une ode dont les trois protagonistes Marc Berman, Anne Rotger, comédiens, et Joëlle Léandre, contrebassiste et chanteuse, sont porteurs des éclats du « je » de Tsvetaïeva.
Informations pratiques
LES ABBESSES — Théâtre de la Ville
31 rue des Abbesses, Paris 18e
Du 25 mai au 19 juin 2004 à 20h30
Réservations
Par téléphone, au 01 42 74 22 77, du lundi au samedi de 11h à 19h (paiement possible par carte bancaire).
Caisses :
-
Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, Paris 4e — du mardi au samedi de 11h à 20h (lundi de 11h à 19h)
-
Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris 18e — du mardi au samedi de 17h à 20h
Rencontre-discussion autour de La Fin de Casanova le dimanche 13 juin à 15h, à l’issue de la représentation aux Abbesses (entrée 31 rue des Abbesses, Paris 18e), avec Anita Picchiarini et les comédiens. Entrée libre, confirmation demandée auprès des services Relations avec le public au 01 48 87 54 42.
À découvrir également sur Art-Russe.com
### Théâtre russe en France Toutes les pièces de théâtre russe et soviétique sur les scènes françaises. ### Livres et littérature russe Romans, recueils de poésie et essais de la grande littérature russe à découvrir. ### Adam et Eve de Boulgakov Une comédie d’anticipation censurée sous Staline, enfin portée à la scène française. ### Le Journal d’un Fou — Gogol Un autre grand classique de la littérature russe adapté au théâtre : Gogol et la satire.
Questions fréquentes sur La Fin de Casanova et Marina Tsvetaïeva
Qui est Marina Tsvetaïeva ?
Marina Tsvetaïeva (1892-1941) est l’une des plus grandes poétesses russes du XXe siècle. Née dans l’intelligentsia moscovite, elle appartient à l’Âge d’argent de la poésie russe aux côtés d’Akhmatova, Mandelstam et Pasternak. Réfugiant sa révolte et son aspiration vers l’amour absolu dans une écriture d’une musicalité étonnante, elle connut une vie tragique marquée par l’exil, la misère et la perte de ses proches. Elle se suicida en 1941 à Ielabuga.
De quoi parle La Fin de Casanova de Tsvetaïeva ?
La Fin de Casanova est le troisième tableau du cycle Le Phénix (1922) de Marina Tsvetaïeva. Casanova vieux, à la dernière heure de 1799, déchire mille lettres des femmes qui l’ont aimé et vit son ultime rencontre amoureuse avec Franziska avant de s’enfoncer dans une tempête de neige. Tsvetaïeva elle-même refuse l’appellation de pièce : « Ceci n’est pas une pièce, c’est un poème. C’est l’amour tout simplement. »
Qu’est-ce que l’Âge d’argent de la poésie russe ?
L’Âge d’argent désigne la période de renouveau poétique et artistique en Russie entre la fin du XIXe siècle et les années 1920. Des poètes comme Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaïeva, Pasternak et Maïakovski en sont les figures emblématiques. Cet essor culturel extraordinaire prit fin avec la Révolution bolchevique et la montée du réalisme socialiste imposé par le régime soviétique.
Qui a mis en scène La Fin de Casanova au Théâtre de la Ville en 2004 ?
La mise en scène a été assurée par Anita Picchiarini, directrice de la compagnie Le Sirocco Théâtre. L’adaptation était une ode à trois voix : Marc Berman jouait Casanova, Anne Rotger incarnait Franziska, et Joëlle Léandre (contrebassiste et comédienne) portait la dimension musicale de l’écriture de Tsvetaïeva. La traduction française était signée Hélène Henry.
Quels autres poètes russes admiraient Marina Tsvetaïeva ?
Les plus grands poètes russes de son époque l’admiraient profondément. Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, Boris Pasternak, Ilia Ehrenbourg et Vladimir Maïakovski lui ont tous rendu hommage dans leurs écrits. Osip Mandelstam écrivait d’elle : « Elle est comme de l’écume devenue rocher. » Tsvetaïeva a entretenu une correspondance passionnée avec Rainer Maria Rilke et Boris Pasternak, qui constitue l’un des échanges épistolaires les plus beaux du XXe siècle.