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Du 7 au 11 novembre 2001 - Boris Godounov d’Alexandre Pouchkine


Depuis longtemps Declan Donnellan souhaitait mettre en scène le chef d’œuvre de Pouchkine. Sous l’impulsion du Festival Tchékhov de Moscou et du Festival d’Avignon, le projet a vu le jour en juin 2000 à Moscou.

BORIS GODOUNOV - Mise en scène Declan Donnellan - Scénographie et costumes Nick Ormerod

Avec (par ordre d’apparition) :

- Sergueï Astakhov - Le Prince Vorotinski / un prisonnier russe
- Avangard Leontiev - Le Prince Chouïski
- Alexeï Zouïev - Chtchelkalov, le scribe de la Douma / Gavrila Pouchkine
- Alexandre Feklistov - Boris Godounov, le tsar russe
- Igor Iassoulovitch - Le vieux moine Pimène / Pouchkine
- Evgueni Mironov - Grigori Otrépiev, un jeune moine
- Oleg Vavilov - Le patriarche / Iouri Mnichek, noble polonais
- Irina Griniova - Marina Mnichek, la fille de Iouri Mnichek
- Iouri Cherstnev - Le père supérieur / Vichnévetski, noble polonais / Boyard de la Douma
- Maria Goloub - L’aubergiste
- Alexandre Iline - Père Varlaam / Karela, un cosaque
- Alexandre Lenkov - Père Missaïl / Nikolka, le fou de dieu
- Dmitri Chtcherbina - Sémion Godounov / le Prince Kourbski
- Mikhaïl Jigalov - Le chef préposé / Le Père Tchernikovski, prêtre catholique / Le Général Basmanov
- Victoria Tolstoganova - La princesse Xenia, fille de Boris
- Dmitri Dioujev - Le jeune préposé / Sobanski
Vladimir Pankov - Le poète
- Alexandre Kostritchkine - Le tsarévitch Féodor, fils de Boris / Khrouchtchov, un enfant

LE PROJET RUSSE DE DECLAN DONNELLAN

Declan Donnellan a centré son travail sur le jeu et l’énergie de dix-huit acteurs russes, qu’il a choisis spécialement pour le projet parmi les différents théâtres de répertoire de Moscou.

BORIS GODOUNOV & DECLAN DONNELLAN

Interview de Gilles Costaz - avril 2001

Est-ce un projet ancien ou un projet récent ?

J’ai toujours voulu monter Boris depuis que j’ai lu la pièce pour la première fois il y a quinze ans. Ce qui m’a frappé, c’était la liberté absolue de l’écriture. Je m’attendais à quelque chose de lent et lourd et, au lieu de cela, j’ai lu un miracle de légèreté, d’intelligence, d’observation tranchante et de sentiment vif. J’ai aussi été frappé par l’esprit subversif de la pièce. J’avais toujours imaginé Boris Godounov comme une sorte de totem du nationalisme, mais la pièce est imprégnée d’une profonde ironie émouvante qui transcende la moquerie facile.

Qu’aimez-vous dans Boris Godounov ?

Comme beaucoup de grandes œuvres d’art, la pièce n’est pas seulement a-sentimentale, elle est activement anti-sentimentale. Pouchkine nous demande de mesurer la distance entre les sentiments qui sont feints et les sentiments qui sont réels. Comme toutes les grandes œuvres d’art, elle reconnaît que nous sommes analphabètes émotionnellement et tente de nommer des sentiments qui resteraient autrement sans nom.

Il est impossible d’écrire sur Boris car cette pièce échappe aux règles générales. Elle n’est qu’elle-même. Elle ne peut pas être racontée de manière correcte.

Pourquoi ?

Pouchkine pose des questions, il ne donne pas de réponses. Les questions posées de manière si meurtrière concernent l’identité à tous les niveaux. Qui est le Tsar ? Qui a le droit de gouverner ? Qui est le peuple ? Quel est son pouvoir ? Pourquoi l’opinion publique est-elle une telle obsession chez ceux qui veulent prendre le pouvoir ? Avons-nous les dictateurs que nous méritons ? Existe-t-il une chose telle que la passivité ?

La grande scène d’amour entre l’imposteur et Marina réussit l’impossible et parvient à être hilarante et émouvante à la fois. L’aimerait-elle encore s’il n’était pas réellement le Tsarévitch ? Est-ce le fait de l’aimer qui le fait Tsarévitch ? Ai-je une identité au bout du compte ? Dois-je aimer celui que je suis avant d’aimer quelqu’un d’autre ? Quand j’essaie de changer, est-ce de la haine envers moi-même ? Comme Œdipe, la pièce nous fait évoluer dans un monde infernal où la culpabilité et l’identité sont inséparables. Un monde où ce que je suis est identique à ce que ce j’ai peur d’avoir fait ou d’être susceptible de faire.

Qu’aimez-vous chez les acteurs russes ?

On me demande souvent quelle est la différence entre travailler en Russie et ailleurs. Mais ce sont les similarités qui sont plus intéressantes que les différences. J’aime beaucoup travailler dans le milieu théâtral russe pas tant parce que les acteurs y sont talentueux, mais parce que la tradition et la discipline de leur formation rendent ces acteurs libres. Ayant tellement apprécié de travailler avec la troupe du Maly à Saint-Pétersbourg, j’avais peur que le travail avec, cette fois, une distribution de stars moscovites, mette à mal l’une des vertus du théâtre russe, qui est la tradition d’un groupe permanent très intimement lié. Rien n’était plus loin de la vérité. Cela me fait croire que le grand esprit collectif du Théâtre Russe n’a pas seulement à voir avec la structure politique des compagnies, mais est quelque chose de personnel à chaque acteur.

BORIS GODOUNOV, LA PIÈCE

Boris Godounov, le beau-frère du tsar Féodor, est officieusement accusé d’avoir commandité, en 1591, l’assassinat du tsarévitch Dimitri, légitime héritier de la couronne. Après la mort du pieux tsar Féodor, en 1598, le peuple russe supplie Boris Godounov d’accepter la couronne. Boris Godounov la refuse dans un premier temps, puis finit par monter sur le trône vacant. Les Princes se rallient à lui.
En 1603, le jeune moine Grigori s’ennuie et rêve d’un autre destin. Son maître Pimène écrit une histoire de la Sainte Russie et lui révèle que le tsarévitch assassiné aurait aujourd’hui son âge. Grigori fomente alors le projet de se faire passer pour Dimitri, et d’accéder au trône. Il s’enfuit du monastère et passe la frontière lituanienne malgré les poursuites des préposés du tsar, qui a eu vent de son traître projet. Les Princes Chouïski et Pouchkine souhaitent profiter de l’imposteur pour détrôner Boris Godounov.
Le tsar est informé de l’alliance de l’imposteur avec le souverain polonais. Grigori-Dimitri tombe amoureux de la fille d’un noble polonais, la belle et ambitieuse Marina Mnichek. Lors d’un rendez-vous secret, refusant de la tromper comme il trompe tous les autres, il lui avoue sa véritable identité. Mais Marina lui promet de se donner à lui à la seule condition qu’il marche sur Moscou en feignant d’être le tsarévitch.
La rumeur populaire commence à accréditer la thèse du retour du tsarévitch. Il est décidé d’exposer les dépouilles du tsarévitch défunt à Moscou, aux yeux de tous, afin de persuader l’opinion publique de la supercherie. Les troupes du faux Dimitri emportent une victoire sur celles du tsar. Mais la répression s’abat sur tous ceux qui soutiennent Dimitri et son armée est défaite.
Quelques mois plus tard, victime d’une soudaine attaque mortelle, Boris Godounov fait ses recommandations à son jeune fils Féodor II. Il lui conseille de prendre appui sur le prince Chouïski et le noble Basmanov, et de ne pas lâcher les rênes du pouvoir. Mais Basmanov, sentant le vent tourner, rallie le faux Dimitri. Les héritiers de Boris Godounov, usurpateur du pouvoir, sont emprisonnés puis assassinés par les hommes du nouvel imposteur.
Le peuple garde alors le silence et n’acclame pas le nouveau tsar Dimitri Ivanovitch, qui régnera avec sa tsarine Marina.

BORIS GODOUNOV, UNE PAGE DE L’HISTOIRE RUSSE

Boris Godounov a pour trame historique le "Temps des troubles" (de 1598 à 1613), période considérée comme un traumatisme dans l’histoire russe.
La genèse des événements remonte en 1547 avec le règne d’Ivan IV le Terrible. Le souverain aura sept femmes et trois fils. Il tue son premier fils Ivan dans un accès de rage. Son deuxième fils Féodor, surnommé l’Ange-Tsar (il était simple d’esprit et très pieux), règne de 1584 à 1598, conseillé par le frère de sa femme, l’habile Boris Godounov. Le dernier fils d’Ivan le Terrible, Dimitri, meurt en 1591 de façon mystérieuse, assassiné ou victime d’une crise d’épilepsie.
Après la mort des derniers héritiers d’Ivan le Terrible, la Russie ne sait plus à qui revient le trône. C’est le début du " Temps des troubles ". Deux tsars imposteurs se succèdent, d’abord Boris Godounov, puis le faux Dimitri, alias Grigori Otrépiev, jeune moine ambitieux.
Soutenu par les Polonais, ce dernier est vite renversé. Il est remplacé par le Prince Chouïski. Les Polonais répliquent et veulent imposer Ladislas, le fils du roi de Pologne. Mais la résistance à l’invasion étrangère s’organise. En juin 1612, le boucher Minine et le Prince Pojarski, véritables héros nationaux, marchent sur Moscou et remportent la victoire sur les garnisons polonaises. L’assemblée de Russie (le zemski sobor) choisit pour tsar Michel Romanov, boyard dont la famille a déjà fait partie de la lignée des tsars (en particulier par l’intermédiaire d’Anastasia Romanovna, l’une des femmes d’Ivan le Terrible).
Les troubles mettent donc fin à la dynastie de Rurik, le premier prince russe. Une nouvelle dynastie, les Romanov, accède au pouvoir et règnera jusqu’en 1917.
Pouchkine, en 1824-1825, exilé dans sa propriété familiale, rêve de donner à la Russie son premier drame national.
Il a toujours été passionné par l’Histoire. Sa bibliothèque contenait près de 400 ouvrages historiques et philosophiques, et il avait lu tous les auteurs français, anglais ou allemands dont les idées révolutionnaient alors la philosophie et la conception de l’Histoire. La lecture de Shakespeare agit comme un révélateur. Mais le véritable événement déclencheur sera la parution en 1824 de deux tomes de l’Histoire de Karamzine (à qui il dédie sa pièce) :
"L’étude de Shakespeare, de Karamzine et de nos anciennes Chroniques a suscité en moi l’idée de donner une forme dramatique à l’une des époques les plus tragiques de l’Histoire moderne. J’ai imité Shakespeare dans la peinture large et libre des caractères, dans son extraordinaire construction des types et dans sa simplicité. J’ai suivi Karamzine dans son clair développement des événements ; et enfin dans les Chroniques, je me suis efforcé de deviner la forme des pensées et du langage de cette époque-là."
Pour la construction de son drame, Pouchkine bouleverse les règles classiques : la pièce ne présente pas d’unité de temps ni de lieu. L’action se déroule du 20 février 1598 au 10 juin 1605, soit sur un peu plus de 7 ans. Le drame est découpé en 23 tableaux et les différentes scènes se passent dans de nombreux lieux, à Moscou, en Pologne et dans les plaines de Russie.
Monument de la littérature russe, Boris Godounov a été rendue très populaire en Russie par l’opéra du même nom de Moussorgski (1839-1881), l’un des chefs d’œuvre du théâtre musical du 19e siècle.
De nombreuses scènes de la pièce de Pouchkine, originellement intitulée Comédie du malheur présent de l’Etat de Moscovie, du tsar Boris et de Grichka Otrépiev, ont été modifiées pour tenir compte de la censure tsariste. Les représentations furent interdites longtemps après la mort du poète. Ce n’est qu’en 1907 qu’eut lieu la première représentation intégrale. La pièce fut aussi interdite à l’époque soviétique, dans les mises en scène de Meyerhold en 1936, et de Lioubimov en 1981 ; elle a été très rarement montée hors de Russie.
Boris Godounov est publiée aux éditions de L’Âge d’homme, dans le recueil Œuvres en prose sous la direction d’André Meynieux.

BORIS GOUDONOV, L’AUTEUR

Alexandre Pouchkine

L’écrivain, dramaturge et poète Alexandre Pouchkine naît en 1799 dans une famille noble de Moscou. Il reçoit une formation classique au lycée de Tsarskoïe Sélo, où il écrit ses premiers vers. Il est publié dans Le Messager de l’Europe pour la première fois en 1814, et dès 1820, il devient célèbre à la parution de son poème Rouslan et Lioudmila.
Homme de son siècle, il s’intéresse aux idées des Lumières. Amateur de théâtre, toujours entouré d’amis, il mène la vie des jeunes hommes de son milieu et de son temps, fréquente les décembristes. Entre 1817 et 1820, il affiche ses idées libérales dans des poèmes " révolutionnaires ". Ces opinions lui valent l’exil en province entre 1820 et 1826. La première fois, l’écrivain est exilé dans le Caucase pendant quatre ans, où il écrira ses premiers contes en vers, Le Prisonnier du Caucase (1820-1821), Les Frères bandits (1821-1822) et La Fontaine de Bakchisaraï (1821-1823). C’est aussi lors de ce séjour dans le Sud que Pouchkine commence à écrire Eugène Onéguine (1823-1831). Son deuxième exil, de 1824 à 1826, le mène à Mikhaïlovskoe, dans sa propriété familiale au sud de Saint-Pétersbourg, où il crée Boris Godounov et finit Eugène Onéguine.
Le tsar Nicolas I lui permet de revenir à Saint-Pétersbourg en 1826. Mais l’écrivain, même s’il n’a pas participé au soulèvement des Décembristes (14 décembre 1825), reste sous la surveillance attentive de la police tsariste et devra attendre quatre ans avant d’obtenir l’autorisation de publier Boris Godounov en 1831.
A l’automne 1830, Pouchkine est extrêmement prolifique : il écrit les cinq courts récits des Contes de Belkine, le conte en vers La Petite maison de Kolomna, ses petites tragédies Le Chevalier avare, Mozart et Salieri, Le Convive de pierre, et Le Festin au temps de la peste, Le Conte du Prêtre et de son ouvrier Balda, Les Démons. Il achève en 1834 et 1835 deux œuvres majeures lors de séjours à la campagne : Le Conte du coq d’or (1834) et La Fille du capitaine.
Alexandre Pouchkine mourra en 1837, à l’âge de 38 ans, blessé au cours d’un duel contre un Français, le baron d’Anthès, qui aurait fait la cour à sa femme.
Son œuvre variée comprend des petites nouvelles, des tragédies, des drames historiques, des poèmes, des contes, des romans en prose et en vers... Pouchkine donne véritablement sa spécificité à la langue littéraire russe, en partant de la langue populaire. C’est avec ses écrits que la littérature russe prend conscience de sa nature propre et s’affranchit des normes étrangères. Son style est simple, concis, plein de vivacité.
Admiré depuis sa mort, il est aujourd’hui encore réellement populaire dans son pays, qui a fêté avec faste le bicentenaire de sa naissance en 1999.



Un homme sans patrie, c'est un rossignol sans chanson. Proverbe russe

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