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Dimitri MEREJKOVSKI "Michel-Ange et autres nouvelles florentines"

Roman - 2003


Merejkovski (1866 Saint-Pétersbourg - 1941 Paris), écrivain. Publie en 1893 le manifeste du symbolisme russe->Des causes de la décadence et des tendances nouvelles de
la littérature russe contemporaine. Auteur de la trilogie "Le christ et l’Antéchrist / Julien l’Apostat / Les dieux ressuscités". (1892-1896).
Emigré en décembre 1919 en Pologne, puis à Paris.

"Michel-Ange et autres nouvelles florentines" de Dimitri MEREJKOVSKI

Au XVe siècle, Rome, capitale de la chrétienté, est un immense chantier dont le Vatican est le cœur et l’âme. Précédé par une réputation hors du commun, Michel-Ange, l’artiste le plus adulé de la Renaissance italienne, arrive dans la Ville éternelle la tête pleine de rêves et de projets, pour y découvrir une réalité où sa liberté de création et sa dignité d’homme sont constamment remises en cause par un entourage papal qui fait de l’intrigue l’un des beaux-arts. Il croyait être protégé par l’invitation personnelle du Saint-Père. Erreur ! Rome n’est pas Florence...
Avec une maestria digne des plus grands, l’auteur nous fait partager la vie de Michel-Ange, au jour le jour, allant jusqu’à nous convier - privilège extrême ! - à la création de la chapelle Sixtine. Avec finesse et doigté, en marge du récit, il arrive en sus à poser la question, éternelle et si moderne, du rapport de l’artiste avec le pouvoir et du sens profond de la création artistique.
Les deux nouvelles qui complètent le volume, La science de l’amour et L’amour est plus fort que la mort, sont de délicieux contes florentins. Elles ont pour sujet le libertinage et ses pièges pour la première, et la pureté des sentiments en conflit avec les conventions sociales pour la seconde.

Dimitri MEREJKOVSKI

Un extrait :

Un jour, un vieil habitant de la Campanie, qui, depuis de longues années, n’était pas venu à Rome, entra, pour y prier, dans l’église Saint-Pierre ; il vit l’outrageante destruction infligée à l’antique sanctuaire, et ne put retenir ses larmes. Des nuages de poussière montaient parmi les échafaudages ; des débris de colonnes de porphyre gisaient sur des amas de plâtre et de gravats ; les tombeaux des vieux Pères de l’Église étaient éventrés, les saintes cendres dispersées au vent ; les mosaïques auxquelles avaient travaillé des générations d’artistes étaient brisées par le marteau des ouvriers, et l’on ne pouvait voir sans un serrement de cœur tous ces débris sans prix s’émietter sous les coups des maçons. Bramante, sans pitié, n’épargnait rien. Les hommes nouveaux jetaient les fondements du nouveau temple.
Désireux de satisfaire le caprice du Pape, l’architecte forçait les ouvriers à préparer, la nuit, à la lueur des torches, la chaux, les briques et le ciment, afin que le matin, sous les yeux de Jules II, les murs sortissent de terre comme par enchantement. Le miraculeux architecte se préoccupait peu de la solidité et ne cherchait qu’à satisfaire l’impatience de son maître.
Le Pape pressait le sculpteur autant que l’architecte. Les habitants de Rome se montraient le pont-levis réunissant, derrière l’église Sainte-Catherine, le corridor du Vatican à la maison et à l’atelier de Michel-Ange. À toute heure du jour ou de la nuit, Jules II pouvait, sans être aperçu, se rendre chez l’artiste, s’entretenir avec lui seul à seul et suivre son travail. Les prélats et les cardinaux étaient jaloux du nouveau venu, du « parvenu » florentin, du « tailleur de pierre » à qui le pontife marquait tant de faveur.
Mais était-ce pour longtemps ? Michel-Ange avait de dangereux ennemis. Le rusé Bramante tenait de perfides propos à l’oreille du Pape, s’efforçant de refroidir son enthousiasme pour le mausolée. Il avait déjà réussi à écarter de la construction de la cathédrale Giuliano di San Gallo, celui-là même qui avait fait venir Buonarroti à Rome. C’était maintenant le tour de Michel-Ange.

II

UN jour, au début d’avril, par une de ces matinées calmes et ensoleillées comme il en est à Rome, où l’on respire l’odeur fraîche des prairies voisines et où s’élèvent vers le ciel, comme un chant, les sonneries des cloches, deux maçons devisaient, assis parmi les blancs éclats de marbre. L’un était un vieux Génois du nom de Grillo, natif du petit village de Lavania, au nord de Carrare, où Michel-Ange avait loué des bateliers et des rameurs pour transporter le marbre à Rome.
L’autre, un jeune homme nommé Cioppoli, était un tailleur de pierre de Setiniano, un faubourg de Florence.
- Comment est le vin, chez monna Pipa ? demanda Grillo tout en maniant le marteau et en clignant ses paupières enflammées par la poussière du marbre et l’éclat du soleil.
- À vrai dire, c’est de la piquette. Monna Pipa est retorse comme tous les aubergistes. Mais elle a des poissons terriblement salés ; et dès qu’on y goûte, on est pris d’une soif à vider les caves d’un couvent ! Alors, tout vin te paraît bon. C’est égal, nous avons bien bu, hier : j’en ai encore mal à la tête. On a sorti de dessous la table, par les pieds, ce coquin d’Ambrogio !… Bref, on a ri ! Viens ce soir chez monna Pipa, compère, tu seras content !
- Je suis trop vieux, dit Grillo avec un profond soupir. Tu es libre, toi, pas marié, tu peux t’amuser. Moi, j’ai le cœur lourd. À la maison, à Lavania, ma femme et mes deux filles à marier, voilà ce que j’ai. Tout mon monde meurt peut-être de faim ou demande l’aumône en m’attendant… ou pis encore, Dieu me protège ! Les filles ont le péché facile. Ah ! que je retourne vite à la maison ! Pourquoi nous garde-t-on ? Qu’on me donne mon argent et…
- Non, mon ami, tu n’auras pas ton dû de sitôt. En ce moment notre maître manque d’argent et Dieu sait quand il en aura !
Le petit visage de Grillo, hâlé et ridé comme une pomme cuite, s’allongea ; il cligna désespérément ses paupières rouges.
- Voyons, que dis-tu là, Cioppoli ! Saint Georges nous garde de ce malheur ! Nous sommes de pauvres gens, nous nous sommes engagés par contrat. Messer Michel-Ange est un homme honnête et bon : il ne nous trompera pas…
- Lui, non, bien sûr ! Mais lui-même est trompé ! et tu sais bien, Grillo, qu’il n’y a pas de juges pour le Pape. À qui se plaindre du Pape, compère ?
- Le Pape ? Mais le Pape aime notre maître ! On dit qu’il lui a avancé mille scudis.
- C’est mangé, compère ! et maintenant le Pape n’avance plus rien…
- Explique-moi donc, Cioppoli, ce qui est arrivé. Tu sais mieux que moi ce qui se passe.
- Rien ne va, voilà tout. Un nuage a passé, entre le Pape et Michel-Ange.
- Quel nuage ? On les a brouillés ? Qui ?
- Bramante, donc ! l’architecte. Tu le connais ! cet homme important, gros, chauve, qui monte une mule blanche aux harnais de soie ; cet homme généreux qui donne toujours au moins un soldi de pourboire…
- Je le connais. L’autre jour, rue Banci, il m’a jeté une pièce d’argent parce que je l’avais salué très bas.
- C’est cela. Un rusé compère, va ! Il entrerait par une oreille et sortirait par l’autre. Et c’est lui qui creuse un piège sous les pas du maître.
- Et pourquoi le déteste-t-il ?
Cioppoli posa un instant son marteau et se pencha à l’oreille de son camarade :
- Il le déteste, mon ami, parce que… parce qu’il se passe ici des choses pas propres. Bramante a de l’appétit. C’est un seigneur généreux et magnifique. Il donne des fêtes ! Un duc ne ferait pas mieux. Il a toujours besoin d’argent ; il doit à tous les usuriers juifs et pourtant il le jette par les fenêtres. Il trompe le Pape et ruine le Trésor. Ce qu’il bâtit n’est pas solide. On dit que, dans une dizaine d’années, les murs seront lézardés. Le Pape est entiché de Bramante parce qu’il construit vite, mais c’est bâti sur le sable. Messer Michel-Ange voit tout et connaît toutes ses malices. Michel-Ange est un homme sincère et incorruptible. Alors Bramante craint que notre maître ne le montre sous son vrai jour et il a persuadé le Pape qu’il est de mauvais augure de faire construire un mausolée de son vivant, que c’est appeler sur soi la mort. Le Pape a eu peur, s’est dégoûté du mausolée et ne donne plus d’argent. On a engagé des maçons, des bateliers ; on a amené une montagne de marbre ; on a mis la bouillie au feu, mais qui est-ce qui la mangera ? Dieu seul le sait ! Je crois, Grillo, que tu ne reviendras pas de sitôt à Lavania.
- Tais-toi, tais-toi, Cioppoli, voici le maître…
Et ils reprirent leur labeur avec ardeur.

Collection : Roman
Thème : Littérature
132 x 201 mm
224 p.
Juin 2003
Editeur de la Renaissance"
Prix : 15 €



Si chacun balayait devant sa porte, comme la ville serait propre! Proverbe russe

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