Accueil > Spectacles > Théâtre > "L’Homme inutile ou la Conspiration des sentiments" de Iouri (...)

"L’Homme inutile ou la Conspiration des sentiments" de Iouri Olecha

Du 9 septembre au 8 octobre 2011


Caïn et Abel au pays des soviets, Andreï et Ivan Babitchev, l’homme
des temps nouveaux et celui des temps anciens, poursuivent en 1928
dans L’Homme inutile ou la Conspiration des sentiments la lutte
fratricide qui fait la trame de L’Envie, le roman qui venait de rendre
son auteur, Iouri Olecha, futur “raté” des lettres soviétiques,
célèbre à trente ans.

“... pourquoi parles−tu de la dernière révolution ? Il n’y
a pas de dernière révolution, le nombre des révolutions
est infini. La dernière, c’est pour les enfants : l’infini
les effraie et il faut qu’ils dorment tranquilles la
nuit...”
/ Eugène Zamiatine, Nous autres

Caïn et Abel au pays des soviets, Andreï et Ivan Babitchev, l’homme
des temps nouveaux et celui des temps anciens, poursuivent en 1928
dans L’Homme inutile ou la Conspiration des sentiments la lutte
fratricide qui fait la trame de L’Envie, le roman qui venait de rendre
son auteur, Iouri Olecha, futur “raté” des lettres soviétiques,
célèbre à trente ans.

Ils sont toujours accompagnés par Nicolas Kavalerov, l’éternel
étudiant, velléitaire et alcoolique, “l’homme inutile”, frère du mendiant
Zand, figure prémonitoire et ouvertement autobiographique d’Olecha.
Contemporain de Meyerhold, de Boris Barnett, de Malevitch, Olecha
emprunte au cirque, au sport, au cinéma pour opposer, sur le mode
burlesque et fantastique, Andreï Babitchev, “l’homme nouveau”, le
destructeur des casseroles et des cuisines individuelles, le libérateur
des ménagères soviétiques par l’invention de la cuisine universelle,
à son frère Ivan, le chantre de l’individualisme, le messie du vieux
monde. Au temps de l’homme-masse, de l’utile et du rationnel, Ivan
prend la tête d’un complot pour une ultime et incandescente
manifestation des passions anciennes : amour, haine, jalousie,
fierté, pitié, ambition, lâcheté...

Derrière le burlesque fantastique d’une fable historiquement datée,
au-delà de l’échec du socialisme réel et l’effondrement du bloc
communiste, l’oeuvre d’Olecha, confession d’un enfant du siècle qui
a vu pour la première fois dans l’histoire des hommes des peuples
tenter de réaliser l’utopie d’un monde meilleur pour finir par donner
naissance au meilleur des mondes, nous permet de jeter un autre
regard sur notre aujourd’hui.

Le socialisme a échoué, le marché triomphe. Ironie de l’histoire,
Mac Donald accomplit le rêve d’Andreï Babitchev, et SFR qui promet
à ses clients des “jours absolument moi 1”, ceux d’Ivan.
Ce qui, au début du XXe siècle, était encore de l’ordre de l’utopie,
liberté individuelle et consommation de masse, cet objectif, le
capitalisme, en Occident, l’a réalisé.
Les masses, nous dit-on, ne font plus l’histoire, sinon dans la mesure
où elles consomment (quand et dans la mesure où elles le peuvent) ;
et elles le doivent pour perpétuer le système. Le souci du collectif
a disparu au profit d’un repli sur la cellule familiale refuge. La pensée
de l’avenir n’existe plus que comme projet de carrière, les aspirations
au mieux-être pour soi, ses enfants et, pourquoi pas, l’humanité, il
convient d’y renoncer au nom du réalisme, de la globalisation et de
la concurrence des pays émergents. Aujourd’hui, nous voyons grandir
des enfants coupés du passé, ignorants de l’histoire et sans
perspective d’avenir, sauf, dans le meilleur des cas, strictement
individuel et matériel.

Le socialisme réel noyait l’individu dans le collectif, “le moi aujourd’hui
s’est dissous dans le collectivisme technologique2”.
Le capitalisme a accompli ce à quoi les sociétés totalitaires ont
échoué : abolir la réserve, le quant-à-soi, le jardin secret ; tout et
chacun doit être transparent, le privé s’étale et s’expose sur la
place et dans les lieux publics.

Le seul rêve, le seul but, le seul idéal proposé à l’humanité, hormis
celui de manger à sa faim, d’être éduqué et soigné, ce qui est
encore largement hors de portée pour des millions d’êtres humains,
n’est, pour ceux qui ont dépassé ces exigences élémentaires, que
celui de consommer, consommer toujours plus, pour faire tourner la
machine et pouvoir consommer encore plus, consommer pour
consommer, sans fin, et donc sans aucun espoir de satisfaction ;
dans un univers borné, un monde fini, aux ressources limitées.

Kavalerov-Olecha, héritier d’un passé dont son temps lui enjoint de
faire “table rase” mais aussi d’une pensée utopique émancipatrice,
était coincé entre son désir de participer au mouvement de l’histoire,
et son scepticisme et ses craintes face à l’utopie sociale et
anthropologique ; entre sa volonté de croire en la perfectibilité
des choses, du monde, de l’homme et la conscience aiguë de sa
propre incapacité – qui deviendra refus – à faire du passé table
rase, à éradiquer en lui le “vieil homme” et, “ingénieur des âmes”,
contribuer à forger “l’homme nouveau”. Mais son hésitation angoissée
et farcesque, son irrédentisme, sa lucidité hallucinée de poète, de
voyant, nous aident à retrouver notre faculté de rêver autre
chose que de futurs cauchemars. / Michèle Raoul-Davis

Nous aussi, mon cher, nous battions des records ; nous aussi nous
avions notre foule d’admirateurs ; nous aussi nous avions l’habitude
d’avoir la première place, là-bas chez nous... Où ça chez nous ? Là-bas,
au sein de l’époque qui est en train de perdre son éclat. Ô comme
le monde qui monte est admirable ! Ô comme la fête sera belle où on
ne nous admettra pas ! Tout vient d’elle, de cette nouvelle époque,
et tout retourne à elle. C’est elle qui recevra les dons les plus
somptueux, elle qui sera l’objet des enthousiasmes les plus grands. J’aime ce monde qui marche sur moi, je l’aime plus que la vie, je le vénère et de toutes mes forces je le déteste. Mon souffle se coupe, les larmes ruissellent sur mes joues, mais j’ai envie de glisser le doigt dans ses vêtements et de les déchirer. Elle avait qu’à ne pas m’évincer ! Elle avait qu’à ne pas prendre ce qui pouvait me revenir...

... Nous devons nous venger. Nous devons nous venger, vous et moi ;
or nous sommes des milliers. Ce n’est pas toujours, Kavalerov, que
les ennemis ne sont en fait que des moulins à vent. Parfois, ce que
l’on voudrait tant prendre pour un moulin à vent est un ennemi, un
envahisseur, qui vous apporte le malheur et la mort. Votre ennemi,
Kavalerov, est un véritable ennemi. Vengez-vous ! Croyez-moi, nous
saurons quitter la scène avec bruit. Nous rabattrons l’orgueil du
monde nouveau. Nous ne sommes pas des rien du tout, nous non plus.

Nous aussi, nous avons été les chouchous de l’histoire. [...] / Extrait de L’Envie, traduit du russe par Irène Sokologorski, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne, 1978, p. 102-103


Bernard Sobel, metteur en scène

Metteur en scène, directeur de la revue Théâtre/Public, réalisateur de télévision, homme de théâtre, il crée en 2007, après
l’aventure du Théâtre de Gennevilliers, sa compagnie, implantée passage Brûlon, dans un espace de travail dédié à
Giordano Bruno. Avec son collectif de travail à Gennevilliers, il a assuré en quarante ans la réalisation de plus de soixante-dix
spectacles. Puisant dans des répertoires très divers et révélant souvent des auteurs peu connus en France, il a mis en scène aussi bien Shakespeare, Molière, Claudel que de nombreux auteurs
allemands et russes, Lessing, Kleist, Büchner, Lenz, Grabbe, Brecht, Müller, Babel, Ostrovsky, Volokhov, mais aussi Genet, Beckett ou encore Foreman et Kane...

Dans le cadre du Théâtre musical à Avignon, il a crée des oeuvres de Kuan Han Chin (musique Betsy Jolas), Thomas Mann (musique Jean-Bernard Dartigolles), Beckett (musique Heinz Holliger, IRCAM /
Festival d’Avignon), B. Jolas (Théâtre national de Chaillot / Festival d’Avignon) et mis en scène Cherubini (Opéracomique), Dallapiccola (Théâtre Musical de Paris), Janácek (Opéra du Rhin), Monteverdi (Opéra de Lyon). Germaniste, il a participé à de nombreux
travaux de traduction, notamment la version française de Hitler, un film
d’Allemagne de Syberberg (scénario publié chez Laffont-Seghers). Pour la télévision française, il a réalisé un certain nombre de documentaires (sur le peintre et graveur Hogarth, sur Machiavel, sur le Musée du Havre et La Closerie des Lilas) et plusieurs dramatiques : Jeppe des collines de Holberg, Le Candidat de Flaubert, Marie de Babel, ainsi que Mourir pour Copernic, Un ennemi du peuple et Citizen Mann (portrait de T. Mann) sur des scénarii de Michèle Raoul-Davis. Il a également assuré l’enregistrement télévisuel de plusieurs spectacles, dont Peer Gynt, Lucio Silla, Lulu, l’opéra d’Alban Berg (mises en scène Patrice Chéreau), Mephisto et L’Indiade d’Ariane Mnouchkine, et Bérénice (mise en scène Klaus Michael Grüber). Dernièrement, il a mis en scène Le Mendiant ou la Mort de Zand d’Olecha (Théâtre national de Strasbourg/La Colline/Théâtre municipal du Mans), Sainte Jeanne des abattoirs de Brecht (MC93 Bobigny/Théâtre Dijon-Bourgogne), La Pierre de Mayenburg (Théâtre Dijon- Bourgogne/La Colline/Théâtre du Nord – Lille), Cymbeline de Shakespeare (ENSATT/MC93 Bobigny), Amphitryon de Kleist (MC93 Bobigny).


La fable par l’auteur de la pièce

... Un jeune homme, Nicolas Kavalerov, juste aussi vieux que le siècle,
engage le combat avec son “bienfaiteur” Andreï Babichev – un
communiste et directeur d’un trust d’alimentation industrielle.
Kavalerov tient Andreï pour un imbécile, un “marchand de salami”, une
idole, dépourvue de sentiments, qui étouffe tout ce qui est
humain : tendresse, sentiment vrai, individualité.
Le jeune homme rêve d’être “le tueur à gages vengeur de son siècle”.
Il veut tuer le communiste Andreï Babichev, pour ne pas capituler
sans combattre cette nouvelle figure et pour ne pas abdiquer sa
personnalité propre qu’il considère hautement douée et
inéluctablement vouée à la destruction.
Une conspiration enfle contre le directeur. À la tête de la
conspiration se tient le frère du directeur, un personnage fantastique,
Ivan Babichev, le roi des oreillers : “Suivez−moi... vous les couards,
les jaloux, les amants, les héros... vous les chevaliers aux brillantes
armures... suivez−moi... je conduirai votre dernière marche.”
Ainsi crie le roi. Le tueur à gages lève son bras. Il doit laisser une cicatrice “sur la sale gueule de l’histoire”.

Mon but était de montrer qu’un engagement passionné n’est pas le
monopole exclusif du peuple du vieux monde, qu’un sentiment fort
n’est pas seulement pose, rodomontade et délire, que ceux qui
construisent le monde nouveau et une nouvelle façon de vivre sont
plus humains que n’importe qui d’autre et que ce qui semble à
l’homme condamné être la face de pierre d’une idole est en réalité
la face lumineuse de l’homme nouveau, incompréhensible pour celui
qui est condamné, qu’elle menace et qu’elle aveugle.
Toute une série d’accusations a été lancée contre moi à propos
de cette figure centrale, Andreï Babichev. Il est un fabricant de
saucisses – selon la critique – et rien de plus. J’ai délibérément
donné à mon héros communiste une profession étrange pour le rendre
théâtral et vivant. Ainsi, pour contrebalancer le discours éblouissant
des gens du passé, j’ai voulu faire le langage du héros brutal et
ironique, et j’ai voulu opposer le simple salami à Ophélie, la réalité
concrète à un romantisme vague. Que ceux qui vivent encore dans le passé enragent, bouillent de colère, écument de fureur parce que l’homme nouveau a le talent pour être un poète du salami.

Il est plus effrayant de vivre quand on n’a rien pour quoi vivre.
C’est d’autant plus effrayant pour Kavalerov de vivre l’effondrement
de son romantisme quand il voit qu’il se brise sur une chose aussi
non romantique que le salami. / Daniel et Eleanor S. Gerould, Préface à la traduction américaine de La Conspiration des sentiments, in Avant-Garde
Drama, a Casebook, 1918-1939, B. F. Dukore et D. C. Gerould éd., 1976, Thomas Y. Crowell
Company, trad. Michèle Raoul-Davis

Une impatience qui ronge le présent : À la mémoire d’Arkadi Belinkov

[...] “La caractéristique principale de mon âme, c’est l’impatience.
Je me rappelle que toute ma vie j’ai souffert d’une préoccupation
qui m’a empêché de vivre et cette préoccupation c’était précisément
qu’il fallait faire quelque chose et qu’alors je pourrais vivre en
paix. Ce souci emprunta plusieurs travestis : parfois je m’imaginais
que ce “quelque chose” était un roman à écrire, mais il arrivait
aussi que c’était un appartement confortable, ou encore un passeport
à obtenir, ou bien me réconcilier avec moi-même — mais en fait ce
quelque chose d’important qu’il me fallait surmonter pour pouvoir
vivre en paix, c’était la vie elle-même. Ainsi tout peut se résumer à
ce paradoxe que le plus difficile dans la vie, c’est la vie elle-même —
attendez un peu que je meure et alors vous verrez comment je
vivrai.”

Ce paradoxe d’Olecha, nous le verrons à l’oeuvre dans L’Envie, et il
fut à l’oeuvre dans toute sa vie. Ce n’est pas ni simple velléitarisme,
ni encore inaptitude à la trempe de vie stalinienne qui exigeait des
hommes d’un seul tenant, comme le Makarov de L’Envie, ce n’est
même pas non plus ce goût pour le clochardisme qui mena Olecha à
une fin de vie bohème et alcoolique dont le quartier général était
le Café National à Moscou, au coin d’Okhotnyj Riad et de la rue Gorki
(le café n’existe plus mais que de fois nous avons rencontré la
grosse tête anguleuse et tourmentée d’Olecha dans les années 56-57 !)
— non, c’est avant tout un certain mal de vivre qui se manifesta
surtout en un mal d’écrire : une impatience qui ronge le présent et
qui décolore la jouissance, bref l’impuissance. [...]
[...] Le conflit entre le nouveau et l’ancien, sur quoi sont bâtis
tant de romans soviétiques, prend dans L’Envie le chemin du
souterrain. Le conflit fait rage, mais dans l’intimité de Kavalerov.
Car extérieurement, il ne bronche pas, il encaisse les railleries sans
appel de son protecteur. Le conflit est intérieur et quasi
grammatical : entre “moi” et “lui”. Lui bâfre, moi pas. Lui chante aux
waters, lui a un poste important, moi je me tais, moi j’observe. Lui
10 fait sa gymnastique quotidienne, moi je suis un freluquet, lui
s’ébroue en se lavant, moi je me fais petit comme une souris ; lui est
heureux en tout, les choses l’aiment, lui ; moi je suis malheureux et
le moindre buffet en profite pour me faire un croc-en-jambe. Bref
lui est un homme remarquable, moi un bouffon... [...] / Georges Nivat “Les aquarelles de Iouri Olecha”, préface à L’Envie, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne, 1978


Iouri Olecha par lui-même

[...] Tant pis si je ne termine pas les fragments que j’écris !
J’écris quand même quelque chose ! C’est tout de même une littérature, et, qui sait, unique, en ce sens qu’il se peut qu’un type psychologique comme moi, placé dans une époque historique comme celle que nous vivons, soit incapable d’écrire autrement. [...]
[...] Je suis un représentant de l’intelligentsia russe. C’est la Russie
qui a créé ce néologisme. Partout ailleurs dans le monde, il y a des
médecins, des ingénieurs, des écrivains, des hommes politiques. Notre
spécialité à nous autres, c’est l’intelligentsia. Son représentant,
c’est celui qui doute, qui souffre, qui se dédouble, qui prend sur lui
la faute, qui se repend et qui sait exactement ce que signifient les
mots d’exploits, de conscience, etc. Je rêve de cesser d’appartenir
à cette confrérie. [...]

[...] Je commence à détester tout ce qui dans la littérature est du
ressort des belles-lettres, de la fiction. Peut-être est-ce dû à la
pure impuissance, à l’incapacité d’inventer. Possible. Et cela ne me
chagrine pas trop. Je veux écrire un livre sur ma vie, que je juge
remarquable ne serait-ce, tout d’abord, que parce que je suis né en
1899, à la frontière de deux siècles ; en deuxième lieu, j’ai terminé
mes études secondaires, autrement dit, je suis devenu un homme,
l’année de la révolution ; troisièmement, je suis un représentant de
l’intelligentsia russe, l’héritier d’une culture dont le souffle est
présent partout sur terre et que les constructeurs du nouveau
monde jugent condamnée à périr. Je suis suspendu entre deux mondes.

Cette situation véridique est si inhabituelle que sa simple description
ne le cède en rien à la fiction. [...]
[...] Aux alentours de trente ans, en pleine fleur de la jeunesse, j’ai,
comme tout le monde, arrêté définitivement les points de vue sur
les hommes et la vie qui me semblaient les plus justes et les plus
naturels. Mes conclusions pouvaient tout aussi bien appartenir à un
12 lycéen qu’à un philosophe. Sur la bassesse humaine, l’égoïsme, la
mesquinerie, la puissance de la lubricité, de la vanité et de la peur.
J’ai vu que la révolution n’avait absolument pas changé les hommes.
Le monde imaginé et le monde réel. Tout dépend de la façon dont on
imagine le monde. Le monde de l’imaginaire communiste et l’homme qui périt pour ce monde. Et le monde imaginé est un art individualiste.
La littérature a pris fin en 1931. Je me suis pris de passion pour
l’alcool. [...]
Je ne serai plus écrivain. De toute évidence, dans mon corps vivait
un artiste de génie que je n’ai pas pu soumettre à ma force vitale.
C’est ma tragédie et, pour tout dire, elle m’a fait vivre une vie
horrible... Je commençais à écrire sans avoir rien pensé à l’avance.
Je me mettais à mon bureau que surmontait une pile de feuilles de
papier, j’en prenais une, traçais une ou deux lignes que je barrais
aussitôt. Je reprenais aussitôt le même début à quelques changements près et barrais à nouveau. Pour finir, la feuille entière se retrouvait raturée. À noter que je ne raturais pas de manière simple, c’était presque du dessin. Les lignes étaient joliment barrées, on avait
l’impression que toutes les lignes vivantes se retrouvaient derrière
une grille. La personne qui partageait ma vie contemplait ces pages
en pleurant. / Iouri Olecha, Le Livre des adieux, trad. Marianne Gourg, Éditions du Rocher, Monaco, 2006


L’Art et la vie

Je voyage dans un pays invisible.
Voyez ! Je marche : je reviens de la datcha et je retourne à la ville.
Le soleil se couche, et je marche vers l’est. J’accomplis un double
périple. Le premier est observable par tous : le passant de rencontre
voit un homme qui chemine par des lieux verdoyants et déserts.
Mais qu’arrive-t-il à cet homme qui chemine paisiblement ? Il voit son
ombre au devant de lui ; l’ombre s’étire très loin et se meut sur la
terre ; elle a de longues jambes pâles.
Je coupe par un terrain vague, l’ombre s’élève le long d’un mur de
briques et soudain perd la tête.
Cela, le passant ne le voit pas, je suis seul à le voir. Je m’engage dans
le corridor qui se forme entre deux corps de bâtiments. Ce corridor
est infiniment haut et empli d’ombre. Ici, la terre est argileuse,
souple, comme dans un potager. Un chien abandonné court à ma
rencontre, longeant le mur et déjà amorçant un écart. Nous nous
croisons sans nous heurter.

Je me retourne. L’entrée du corridor, laissée en arrière, est nimbée
de lumière. Là, sur le seuil, le chien est capturé, l’espace d’un instant,
par une protubérance. Puis il resurgit, toujours courant, sur le
terrain vague, et c’est seulement à présent que je puis déterminer
sa couleur : rousse.

Tout ceci se passe au pays invisible, car dans le pays accessible à
orteil commun, il se produit tout autre chose : juste un voyageur
qui croise un chien, le soleil qui se couche, un terrain vague qui
verdoie.

Le pays invisible, c’est le pays de l’attention et de
l’imagination. Le voyageur n’y est point tout seul !
Deux soeurs marchent à ses côtés et le conduisent par la main. Une
des soeurs s’appelle Attention, l’autre : Imagination.
Qu’est-ce à dire, par conséquent ? Qu’à l’encontre de tous, à
l’encontre de l’ordre et de la société, je crée un monde qui ne se
soumet à aucune loi, sinon celles fantomatiques, de mes sensations
personnelles ? Qu’est-ce que cela signifie ? Il y a deux mondes :
l’ancien et le nouveau, mais alors, qu’est−ce que ce monde ? Un tiers
monde ? Il y a deux voies ; mais alors, qu’est−ce que cette tierce
route ? / Iouri Olecha, Le Noyau de cerise, in Nouvelles et récits, trad. Paul Lequesne, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne, 1995, p. 49-50


Iouri Olecha, Itinéraire

Dans le milieu littéraire, Olecha était une légende faite homme. La
gloire avait fondu sur lui au milieu des années vingt et l’avait
accompagné une décennie durant. Les autorités avaient beau l’avoir
interdit de publication en 1936, cette gloire ne s’était pas tarie,
comme c’est souvent le cas.

Elle s’était solidifiée, entourant Olecha d’une carapace de crabe.
“C’est Olecha ? Ce fameux Olecha ?” Et, soudain, les habits usagés,
déformés, les cheveux en désordre qui recouvraient la forte tête
légèrement penchée, n’avaient plus la moindre importance... Cet
homme avait écrit L’Envie, Liompa, Natacha, Les Trois Gros. Il avait
atteint le faîte de la gloire littéraire et y demeurait à jamais. “Il
ressemble au Vésuve”, avait dit de lui la poétesse Véra Inber, sa
contemporaine, originaire comme lui d’Odessa.
David Markish

Postface au Livre des adieux, op. cit., p. 467
D’origine polonaise, Iouri Olecha naît à Elisavtgrad en 1899, grandit
à Odessa et meurt en 1960 à Moscou. En 1916 ses premiers poèmes
sont publiés dans le Bulletin d’Odessa.
De 1917 à 1921, il travaille à la Iougrosta (agence de presse
intégrée à l’agence Tass en 1935).
Aux débuts de la NEP, Nouvelle Politique Économique initiée par
Lenine en 1921, il travaille à Moscou dans le département d’information du Sifflet (organe de presse du syndicat des cheminots) ; écrit plus de 500 feuilletons signés “Le Burin”.
Il part pour Kharkov en 1922 et écrit de courtes pièces et de la
prose. En 1924, il achève Les Trois Gros, conte pour enfants. En
1927, il publie L’Envie, roman qui peint la tragédie des générations
et rend l’auteur célèbre. Dans les années 30, il écrit de nombreuses
nouvelles, scenarii et pièces de théâtre, toutes jouées au Théâtre
d’Art de Moscou. Pour le cinéma, il rédige divers scenarii dont Le
Jeune Homme sévère en 1934, présenté à la Maison des écrivains de
16 Moscou et adapté par Room à l’écran en 1936 (interdit à sa sortie
en raison de son pessimisme philosophique à l’encontre des idéaux
communistes).

Il entame son journal en 1930 puis suivent des années d’essais, des
fragments, les cahiers qui sont restés inachevés. Olecha connaît
pauvreté et déchéance. Dans les années 50-60, il construit le plan
d’un nouveau livre partant de son journal, une première édition
posthume et expurgée a paru sous le titre Pas un jour sans une
ligne (éd. complète, établie par V. Goudkova, Sovetskaja Rossijia,
1965) ; la version intégrale a parue en français sous le titre
Le Livre des adieux (Éditions du Rocher, 2006).


"L’Homme inutile ou la Conspiration des sentiments" de Iouri Olecha
- traduction du russe Marianne Gourg
- mise en scène Bernard Sobel en collaboration avec Michèle Raoul-Davis
- décor Lucio Fanti
- lumière Alain Poisson
- son Bernard Valléry
- costumes, coiffures et maquillage Mina Ly
- assistante à la mise en scène Mirabelle Rousseau
- avec : Amine Adjina, John Arnold, Pascal Bongard,
Éric Castex, Ludmilla Dabo, Magalie Dupuis,
Claude Guyonnet, Sabrina Kouroughli,
Vincent Minne, Romain Pellet.

- du 9 septembre au 8 octobre 2011 au Grand Théâtre
- du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30.

Tarifs :

- Tarifs en abonnement de 9 à 14€ la place hors abonnement
- Plein tarif 29€
- Tarif moins de 30 ans et demandeurs d’emploi 14€
- Tarif plus de 60 ans 24€
- Tarif le mardi 20€

La Colline - théâtre national
15 rue Malte-Brun Paris 20e
Location : 01 44 62 52 52 du lundi au samedi de 11h à 18h30
(excepté le mardi à partir de 13h)



Le beau moment d'une dette, c'est quand on la paie. Proverbe russe

Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0