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Un ’Ivanov’ de Tchekhov décapé par ’Le Katona József’. Bravo !

A l’affiche du 22 au 31 mai 2008


Le Katona József, théâtre public subventionné par la Ville de Budapest, est la plus célèbre des institutions théâtrales hongroises. Tamás Ascher, familier de son oeuvre depuis plus de vingt ans : on rit souvent et franchement dans cet Ivanov décapé, où les portes battent le rythme d’une sorte de vaudeville de la banalité.

- Mise en scène TAMÁS ASCHER
- Décors : Zsolt Khell
- Costumes : Györgyi Szakács
- Lumières : Tamás Bányai
- Musique : Márton Kovács
- Dramaturgie : Géza Fodor, Ildikó Gáspár
- Assistant : György Tiwald
- Avec : János Bán, Zoltán Bezerédi, Judit Csoma, Klára Czakó, Csaba Eröss, Ernö Fekete, Csaba Hernádi, Adél Jordán, Vilmos Kun, Gábor Máté, Béla Mészáros, Erika Molnár, Imre Morvay, Ervin Nagy, Szabina Nemes, Éva Olsavszky, Anna Pálmai, Réka Pelsöczy, Zoltán Rajkai, Ági Szirtes, Ildikó Tóth, Vilmos Vajdai, Máté Zarári
- Production Katona József Szinház, Budapest
- Durée : 3h avec un entracte

Dans un intérieur quelconque, quelque part dans une Europe des années 1960 ou 1970, quelqu’un traîne auprès d’un transistor allumé, projette vaguement d’organiser une soirée pour tuer le temps, et faute de mieux, noie son mal de vivre dans un flot de paroles ou d’alcool…

Ivanov est la première de ses pièces que Tchekhov ait vu jouer. Jeune auteur, il se doutait si peu de ce qu’est censée être une atmosphère « tchékhovienne » qu’il pensait de bonne foi écrire une comédie. Ce détail n’a pas échappé à Tamás Ascher, familier de son oeuvre depuis plus de vingt ans : on rit souvent et franchement dans cet Ivanov décapé, où les portes battent le rythme d’une sorte de vaudeville de la banalité. La formidable troupe du Katona de Budapest arrache chacun des personnages à ses clichés ; ainsi incarnés, selon Jean-Pierre Thibaudat, ils « n’en apparaissent que plus nus et vulnérables. Proches de nous comme jamais. »

La composition

Tchekhov écrit Ivanov en 1887. Il a vingt-sept ans et exerce la médecine depuis 1884. Sa première pièce, Platonov, a été refusée par le Théâtre Maly cinq ans plus tôt. La deuxième, Sur la grand-route, adaptée d’une de ses nouvelles, a été interdite par la censure. Tchekhov a pourtant commencé a se faire un nom. Son premier recueil, Les contes de Melpomène, a été publié en 1885, et depuis 1886, il collabore régulièrement à un grand quotidien de Saint-Pétersbourg tout en fréquentant les milieux du théâtre. Après une nouvelle adaptation en un acte d’un de ses récits, il s’attaque à Ivanov.

À son frère Alexandre, il confie en ce temps-là l’un de ses trucs de composition : « je mène tout l’acte tranquillement et doucement, mais à la fin, pan dans la gueule du spectateur ! » Chacun des quatre actes d’Ivanov s’achève en effet sur une surprise ou sur un choc, dont la violence va croissant à mesure qu’avance le drame. C’est d’abord la brusque décision d’Anna Pétrovna d’aller retrouver, malgré sa maladie, son mari Ivanov à la soirée que donne Lébédev pour les vingt ans de sa fille Sacha ; c’est ensuite son arrivée inopinée alors qu’Ivanov et Sacha sont enlacés. À la fin du troisième acte éclate une scène atroce entre les deux époux, au cours de laquelle Ivanov, harcelé, accablé, ne peut s’empêcher d’insulter Anna Pétrovna, puis de lui révéler que sa maladie va bientôt l’emporter. La pièce s’achève, un an après les obsèques d’Anna Petrovna, par le suicide d’Ivanov devant Sacha, sa famille et les témoins rassemblés pour leurs noces.

Mais un chef-d’oeuvre de Tchekhov ne se réduit pas plus à quelques coups de théâtre que ne se laisse résumer la poésie poignante du temps tchékhovien qui s’écoule « tranquillement et doucement », dans un désoeuvrement et un ennui traversés de soudains éclats d’ironie ou de violence, dans la banalité provinciale que hante le rêve d’une vraie vie. Et ses personnages inoubliables, loin d’être des caricatures dramatiques, « sont le résultat de l’observation et de l’étude de la vie. Ils se dressent dans mon cerveau, » écrit Tchekhov, « et je sens que je n’ai pas truqué d’un centimètre, pas faussé d’un iota ».

Après avoir achevé sa pièce, Tchekhov jette sur elle un regard rétrospectif : « les dramaturges d’aujourd’hui commencent leurs pièces avec exclusivement des anges, des scélérats et des bouffons... J’ai voulu être original : je n’ai pas fabriqué un seul scélérat, ni un seul ange (mais je n’ai pas pu éviter les bouffons), je n’ai accablé personne, n’ai justifié personne... » Puis il la confie au Théâtre Korch, à Moscou, moyennant huit pour cent de la recette. Les répétitions se déroulent dans des conditions catastrophiques. Les dix séances prévues se réduisent à quatre, dont la moitié, au goût de l’auteur, prend « l’allure de tournois où les artistes ont pu s’exercer à la logomachie et à l’engueulade. Seuls Davydov et Glama savaient leurs rôles, quant aux autres, ils se fiaient au souffleur ou à leur inspiration. »

Le soir de la première, malgré les difficultés, les deux premiers actes sont bien accueillis. Mais après un entracte malvenu (placé au beau milieu du dernier acte !), quelques étudiants provoquent des incidents et la police doit intervenir. Tout rentre cependant dans l’ordre dès la deuxième représentation, mais la pièce reçoit un accueil critique mitigé. Ivanov est repris en 1889 à Saint-Pétersbourg et fait un triomphe. Tchekhov peut être content : « mon Ivanov continue à avoir un succès colossal. À Saint-Pétersbourg, il y a maintenant deux héros du jour : la Phryné de Sémigradsky, toute nue, et moi habillé ». Un an plus tard, il écrit Oncle Vania.

Notes sur Ivanov

Ce qui m’intéresse avant tout dans les pièces de Tchekhov, ce sont les relations entre les êtres. Mais je n’ai pas voulu pour autant les dépouiller de leur climat, au contraire : j’ai essayé de créer une mise en scène avec une atmosphère très forte, bien que sans rapport avec celle de la tradition, avec la nostalgie tchékhovienne à laquelle nous sommes habitués.

Mon Ivanov a lieu dans un monde froid, déprimant, qui nous est très familier… La scène est typique des années 60 et 70. Elle n’a rien à voir avec les décors originaux, mais décrit parfaitement la scène « intérieure », l’âme d’Ivanov, l’essence de son existence… La situation d’Ivanov est sombre, dépourvue de toute perspective. Il n’y a guère d’autre exemple, dans les grandes pièces de Tchekhov, où un protagoniste analyse son propre état d’esprit contrairement aux autres personnages) et cherche à tout bout de champ à comprendre ce qui lui arrive. En même temps, il ne s’aperçoit pas de la ruine qui menace aux alentours…

Tchekhov portait sur le monde, sur toutes les situations, un regard empreint d’un certain humour noir, même si le trait principal du rôle-titre est l’apitoiement sur soi-même. Je crois que la mise en scène ne doit pas viser à magnifier cette attitude, mais à l’éclairer d’une lumière sarcastique.


Le Katona József, théâtre public subventionné par la Ville de Budapest, est la plus célèbre des institutions théâtrales hongroises. Fondé en 1982, il se sépare alors du Théâtre National de Budapest sous la conduite de Gábor Székely, directeur général, et de Gábor Zsámbéki, directeur artistique. Ce dernier devient à son tour directeur général sept ans plus tard, Gábor Máté, Tamás Ascher et Péter Gothár étant metteurs en scène associés. En outre, Andor Lukáts ainsi que de nombreux artistes de la nouvelle génération sont régulièrement invités à y créer leurs spectacles.

Le Katona a noué de nombreux liens avec le théâtre international et compte parmi les membres fondateurs de l’Union des Théâtres en Europe (UTE). La compagnie part souvent en tournée à travers le monde, se produisant à ce jour dans plus d’une soixantaine de villes, de Paris à Chicago, de Londres à Bogota, de Milan à Adélaïde. Les productions et les artistes du Katona ont été distingués par de nombreux prix, tant nationaux qu’internationaux.

Ivanov
Odéon - Ateliers Berthier
8, boulevard Berthier, 75017 Paris

Plan d’accès :
- Métro : Porte de Clichy (ligne 13) sortie av de Clichy, Bd Berthier, côté Campanile
- RER C : Porte de Clichy
- Bus : PC3, 54, 74 arrêt Porte de Clichy ; Borne Taxis : bd Berthier



L'histoire est encore plus rancunière que les hommes. Nicolaï Karamzine

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